Amesys, le business des armes numériques par Jean-Marc Manach et Nicoby

Amesys, le business des armes numériques par Jean-Marc Manach et Nicoby

 

couve_grande_oreilles_et_bras_casses_webJean-Marc Manach est un journaliste d’investigation indépendant, spécialisé sur «  les questions de surveillance, de vie privée et de libertés » sur internet. Il revendique notamment « Le droit a notre quart d’heure d’anonymat » et revient dans plusieurs livres sur cette thématique. « Au pays de Candy, enquête sur les marchands d’armes de surveillance numérique » retrace la formidable enquête qu’il a menée pour prouver la vente par une société française nommée Amesys, d’un système de surveillance massive des échanges à des dictateurs et notamment, à Mouammar Kadhafi en 2008 pour 12 millions d’euros. C’est ce travail que Nicoby illustre dans un projet initié par La Revue dessinée en partenariat avec les éditions Futuropolis,  à l’occasion de la publication du reportage « Amesys et Kadhafi », dans le numéro 2 de la Revue.  L’album complet donne toute la mesure d’une problématique qui à partir d’un des plus grands scandales politique, financier et criminel de ces dernières décennies ouvre le débat de la protection des données sur internet, et de l’usage qu’on en fait. Ce long plaidoyer à charge appelle à la vigilance et au réveil des consciences, en s’offrant en modèle déontologique du genre.

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Jean-Marc Manach milite pour la prise de conscience des risques qui pèsent sur l’exploitation des données qui transitent par les réseaux électroniques. Un enjeu au cœur des problématiques de nos sociétés numériques. En 2011, ses investigations le conduisent à collaborer dans le dossier des « Spy files », publié sur WikiLeaks,  une série d’enquêtes accusant différentes sociétés européennes de la vente de systèmes espion de surveillance massive du net à des dictateurs. Depuis, Jean-Marc Manach continue ses recherches et multiplie les supports pour faire connaître ses découvertes, alerter et ouvrir le débat qui s’impose sur les moyens de garantir la liberté des internautes. Réalisé avec le dessinateur Nicoby (20 ans ferme à lire sur le calamar), Grandes oreilles et bras cassés interroge le Big brother, quelles protections, quelles utilisations, quels risques ?

Sur son blog, Bug Brother, ouvert en 2008 et hébergé sur le Monde.fr, à l’occasion de la création du dossier Edvige, le journaliste reprend à son compte cette citation d’Alex Türk.
« Si vous croyez que le monde ressemblera un jour à celui de Big Brother, détrompez-vous… Vous êtes en plein dedans ! Lorsqu’on ne s’étonne plus du traçage, de la vidéosurveillance ou de la conservation des données, c’est justement le signal qu’on est entré dans un monde orwellien ». Dixit Alex Türk, ancien président de la Commission nationale de l’informatique et des libertés, en 2005, & 2007.

L’adaptation en bande dessinée est sobre, car le sujet est complexe, les découpages en damiers de 6 cases, accompagnent une narration qui synthétise un discours sinueux, aussi compliqué qu’une affaire d’Etat peut l’être, conçu à travers la confession d’un journaliste, qui rend compte de sa méthode.

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Big brother is watching you

En octobre 2010, le cambriolage des principaux journalistes (Mediapart, Le Point, Le monde) qui enquêtent sur l’affaire Béttencourt, donne l’occasion à Jean-Marc Manach de publier une note sur son blog. Partant du constat que pour les journalistes, la loi sur la protection des sources de 2010 ne suffit pas, il propose un article (lire ici) présenté comme une sorte de petit manuel pratique pour permettre aux journalistes de chiffrer leurs données et leurs sources. Une protection active où il préconise le recours au logiciel Globull, de la société Bull et qui le conduit à installer sur son site, une boîte aux lettres pour garantir l’anonymat des échanges. La pêche aux « Gorges profondes » commence, des informateurs secrets dont il est impossible de retrouver la trace.

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Un mystérieux corbeau lui révèle alors que la société Bull qui se propose de protéger la vie privée du citoyen est aussi la société qui a vendu un système de surveillance de l’internet à Kadhafi par l’intermédiaire de sa filiale Amesys. A ce stade, Jean-Pierre Manach n’a aucun moyen de vérifier ni la source, ni l’information. Aidé par les révélations liées au printemps arabe, il confirme l’information de départ et plonge au cœur de négociations conduites par Nicolas Sarkozy, alors président de la république et Claude Guéant pour la vente des outils de surveillance et d’interception des communications à Abdallah Senoussi, beau frère de Kadhafi et chef des services secrets libyens. Celui-ci était pourtant recherché par un mandat international, pour avoir été le commanditaire de l’attentat du DC-10 d’UTA qui a fait 170 morts, passagers et membres d’équipages du vol UT-772 reliant Brazzaville à Paris, le 19 septembre 1989.

takkiedineZiad Takieddine aurait servi d’intermédiaire à la négociation. L’homme d’affaire libanais, soupçonné régulièrement de servir d’homme-lige, comme dans l’affaire des « rétro-commissions » qui auraient été livrées à la suite du contrat de vente d’arme au Pakistan et à l’Arabie Saoudite en 1994 pour le financement de la campagne présidentielle d’Edouard Balladur. L’enquête incrimine tout l’entourage du clan Sarkozy, comme Gérard Longuet, dont la fille n’est autre que la responsable de la communication de la société Bull. Le 1er septembre 2011, face aux preuves recueillis par les journalistes, Amesys réagit et reconnait les faits en plaidant le vide juridique et la légalité du contrat.

à lire l’article du figaro

http://www.lefigaro.fr/international/2011/09/01/01003-20110901ARTFIG00412-comment-j-ai-mis-8-millions-de-libyens-sur-ecoute.php

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L’affaire est énorme, les personnalités mises en cause étaient au sommet de l’Etat. A la clé, des contrats juteux, un rapprochement intéressé avec un pays convoité pour ses richesses, et un pari qui visait à appuyer les dictatures pour soutenir la répression, à l’aube du printemps arabe. Amesys compare son produit à un stylo : elle vend le stylo, mais ne peut ensuite préjuger ou intervenir sur la manière de s’en servir. (1) Un cynisme qui a favorisé l’arrestation, la torture et l’assassinat de dissidents. Un crime contre les peuples, un viol de leur droit à disposer d’eux-mêmes. (lire l’article sur mediapart « Une information judiciaire visant Amesys pour complicité d’actes de torture en Libye a été ouverte à la suite de la plainte déposée en octobre 2011 par la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) et la Ligue des droits de l’homme (LDH). Les deux ONG mettent en cause cette filiale de Bull pour avoir fourni au régime de Khadafi, à partir de 2007, un système de surveillance des communications destiné à surveiller les communications électroniques de la population libyenne » Mediapart 22 mai 2012)

manachimpunité La toute impunité de ce genre de pratique, implique de continuer la veille, les révélations d’Edward Snowden sur les pratiques de la NSA aux Etats Unis, en 2013, ont quant à elles montré l’usage de systèmes espion aux Etats-Unis, sur la population américaine, mis en place dans le cadre des lois antiterroristes qui visent l’application de systèmes de surveillance de masse en amont pour prévenir la criminalité. Comment faire confiance, si la société qui est censée nous protéger, est aussi celle qui permet la répression et la censure ?

De la déontologie en bande dessinée.

A la question qu’apporte la bande dessinée au journalisme ? Un album comme celui-ci permet de répondre sans hésiter plus de déontologie. Car l’image dissocie la subjectivité dans un contour net incarné par le personnage dessiné. Cette subjectivité graphique structure le raisonnement et la démonstration. Celle-ci acquiert d’autant plus de crédibilité qu’elle rend compte des failles et des obstacles. Ce scandale aurait pu  tout à fait servir de scénario à un thriller pour un complot d’état. La rigueur du journaliste et du dessinateur conduit le récit sur une autre voie, pédagogique et salutaire, qui amène à poser les bonnes questions pour que chacun forge sa propre opinion au regard des éléments et des sources qui sont cités dans les cases. Libre au lecteur d’aller lire le blog de Bug Brother, ou les dossiers sur Mediapart. Le dessin de Nicoby, dans son découpage régulier, condense des symboles en couleur, met en scène d’émouvants hommages aux victimes en parallèle de l’humour grinçant qu’il montre en caricaturant la bande de « bras cassés » en Pieds nickelés. Les ingénieurs de l’équipe d’Amesys ont eux-mêmes aidé, par leur bêtise et leur vantardise, les progrès du journaliste.

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Une des plus belles planches de l’album réalisée en hommage à Daif Al Ghazal

Dans le courrier des lecteurs du numéro 8 de la revue dessinée (été 2015), un paragraphe revient sur la question d’éthique. Une lectrice demande si les rédacteurs de la revue peuvent lui garantir une éthique d’objectivité et un regard critique. La réponse est la suivante :

« Le journalisme étant un art de l’effraction, il n’existe pas d’objectivité en la matière. Chaque Arsène Lupin qui sommeille en nous possède sa propre patte, son œil et finalement sa subjectivité. Vous connaissez l’adage « Mentir comme un témoin oculaire »… ? Et bien il en est de même pour les auteurs de la revue dessinée chacun à sa vision de la réalité. En revanche nous pouvons jurer sur l’honneur que nous sommes des journalistes et auteurs de bandes dessinées honnêtes ! Si nous ne savons pas quelque chose nous le disons ; si nous nous trompons, nous le disons aussi. C’est la base de notre contrat de lecture. »

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Un art de l’effraction, tout un poème. Le  contrat de lecture s’appuie sur l’honnêteté subjective et non sur une objectivité illusoire. Le journaliste franchit des frontières, s’oriente dans sa quête d’information. Il recherche, analyse, il interroge, il déduit, émet des hypothèses, apporte des preuves. La démarche de Jean-Pierre Manach considère au delà du scandale, le débat d’éthique nécessaire contre nos gouvernement, qui utilisent le paravent de la Raison d’état pour favoriser leurs fortunes et leurs carrières personnelles, en commandant des actes criminels occultés par des secrets défense. Or la Raison d’Etat, qui pour des questions de stratégie géopolitique sacrifie l’éthique et la conscience d’une nation entière, est un des principaux piliers de l’arbitraire absolutiste. Soit de l’anti-démocratie en puissance.

Lucie Servin

Grandes oreilles et bras cassés de Jean-Marc Manach et Nicoby, 120 pages, Futuropolis, 19 €

(1) Ecrivain, Jean-Marc Manach est aussi le coauteur avec Julien Goetz et Sylvain Bergère d’Une contre-histoire de l’Internet, documentaire et webdocumentaire qui traitent de la question des libertés sur Internet.

 

  • Jean-Marc Manach : son site , son blog Bug Bother
    Il a aussi contribué au Mémorial des morts aux frontières de l’Europe, une carte interactive destinée à visualiser le nombre de migrants morts en tentant d’atteindre l’Europe.

    http://www.themigrantsfiles.com
    http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2014-03-31-morts-aux-frontieres