Drame au berceau : une adaptation graphique d'Eugénie Lavenant

Drame au berceau : une adaptation graphique d’Eugénie Lavenant

 Comprenez-moi, Je me méfie du bonheur.
Surtout catégorie moyen médiocre.
Parce qu’il est arrêt et symétrie.
Patatras de la satisfaction de soi.
Statu quo et rien après.
Tout le mystère des êtres consiste à les aimer. 

Jean Vautrin

 

Mise en page 1Ecrivain, réalisateur, scénariste, Jean Herman alias Vautrin nous a quittés en juin dernier (2015), il avait 82 ans. Il venait d’achever avec Eugénie Lavenant, l’adaptation graphique de sa nouvelle Babyboom, (La Boîte à Bulles) issue du recueil du même nom, publié en 1986 et pour lequel il avait reçu le Prix Goncourt de la nouvelle. De ce recueil, la dessinatrice avait  déjà adapté « Le Pogo aux Yeux rouges » (Sarbacane) deux ans auparavant. Imprimé après sa mort, « Babyboom » réactualise une fable sociale, qui met en scène l’horreur du conformisme et l’aliénation amoureuse. Eugénie Lavenant transpose le texte dans une sorte de roman-photo revisité par la couleur, en aplat vieux rose et vert amer. Une remise à jour rétro d’un conte cruel de l’ordinaire.   

 

« Roman graphique », peut-on lire au-dessus du titre sur le bandeau rose qui occupe la moitié de la couverture vintage, qu’on croirait tout droit imprimée dans les années 1980. Aujourd’hui que le terme désigne un standard éditorial admis, le détail interpelle, en écho d’une l’époque où l’expression naissait comme un manifeste, avec la revendication de libérer et de réinventer la bande dessinée sous toutes ses formes. Un clin d’œil en hommage aux origines, dans la lignée du mouvement punk et du groupe Bazooka, qui ont influencé la dessinatrice au même titre que les pionniers du roman graphique et les auteurs du mensuel « A suivre » (Tardi, Montellier, Munoz ou Comes entre autres). Eugénie Lavenant collabore par ailleurs au magazine Rock n’ Folk, et s’imprègne dans son travail de l’esthétique new-wave qui désabuse par les détournements et l’expérimentation graphique les clichés cinématographiques ou littéraires. Le style s’épanouit dans l’album sur  Amy Winehouse, « Cocaïne et chaussons blancs », une galerie de portraits réalisés en noir et blanc, à partir de photos sublimées de la star. Avant de collaborer avec Vautrin, la dessinatrice avait par ailleurs également adapté la nouvelle de Marc Villard, « La Messe est dite ».  Vautrin disparaissait avant la sortie de Babyboom. L’écrivain laissait une œuvre considérable et protéiforme, qui taille dans le vif sur tous les supports, de la littérature au cinéma, en passant par la bande dessiné. Converti à la religion des fous, expert dans le travestissement de l’imaginaire, il était de ceux pour qui l’écriture est une arme et tirait à boulets noirs dans l’absurdité du réel, traitant de l’actualité comme de l’histoire, fabriquant des intrigues à pièges, lacérant les mensonges pour faire couler une vérité plus crue et plus cruelle.

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En préface de l’adaptation du « Pogo aux yeux rouges », par Eugénie Lavenant, publié chez Sarbacane en 2013, Jean Vautrin livrait ce texte indispensable :

« Le roman noir, c’est l’apprentissage sur le tas. C’est la vie sous la couverture. Dans l’ombre et dans la marge. Une discipline qui sied aux autodidactes, aux libres penseurs, aux doux dingues de l’utopie, aux fascinés de l’ordre noir.

C’est une littérature engagée qui prend parti sans jamais être didactique. Peut-être parce que ses pratiquants sont souvent guidés par des instincts plus que par des mots d’ordre intellectuels. Peut-être parce que ceux qui rêvent d’écrire des livres de passion et de meurtre sont des enfants qui sanglotent. Des chanteurs de l’heure bleue, des adorateurs d’une femme qui passe en bas résille. Peut-être parce que lorsqu’ils marchent sur l’asphalte mouillé, ils imaginent qu’un mari jaloux se cache dans les pans de la nuit… Peut-être parce que, lorsqu’ils abordent un pont de chemin de fer, ils distinguent l’assassin à contre-jour de la fumée blanche. Peut-être parce qu’ils se sentent seuls de leur espèce. Peut-être parce que le roman noir, c’est la forêt des relativités trompeuses. La pureté en négatif. Le versant du diable. Une immense friche pour ceux qui croient que la fatalité éclaire les hommes de son hallucinante vérité de l’instant »

Jean Vautrin ( Les Temps Modernes, oct 1997)

Maître du roman noir, il avait collaboré à l’adaptation de ses livres avec de nombreux dessinateurs, Tardi, Moynot et Baru pour ne citer qu’eux. A chaque adaptation, l’univers graphique métamorphose sa littérature.  Eugénie Lavenant est une des dernières artistes à avoir travaillé avec lui. Après Le Pogo aux yeux rouges », en noir et blanc, «  Babyboom », le récit qui avait donné son titre au recueil, est paru à la fin de l’année 2015. Cette adaptation en couleur, radicalement différente de la première, rappelle les photomontages, sur lesquels avait travaillé Jean Teulé, notamment pour l’adaptation de Bloody Mary, un polar de Vautrin en 1983. Sans nulle doute une manière pour la dessinatrice de voyager dans le temps, au regard des couleurs surannées qui font grincer l’humour sur une réalité effrayante, dans une satire féroce de la normalité et du conformisme.

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Place au texte, Vautrin, maquisard du mot, forçat de la plume

« Depuis que Tracy prétend être enceinte de 6 mois, »

La proposition agrandie sur une typo plus grosse introduit la nouvelle. Un verbe suffit à tordre la phrase, à poser le décor vissé d’un récit, comme une clé qui se tourne dans la serrure du mensonge. « Babyboom » est une histoire à la Orwell, à mi-chemin entre la science-fiction et le réalisme social. Un couple veut un bébé mais ne peut pas en avoir. Ils accouchent d’un bébé-chou, une poupée en chiffon, pour faire comme –ci, pour jouer au papa et à la maman, dans une société qui participe au délire, fournissant les soins et l’état civil pour les poupons.  Ce chef d’œuvre d’humour noir frappait l’actualité des années 1980. Ces années où la crise s’installe, où la génération des babyboomers est en âge de procréer, où le ralentissement démographique traduit un malaise, une faille structurelle qui ébranle le mythe social du couple et de la famille. Il y a dans cette nouvelle, la métaphore d’un boom à retardement, comme une onde de choc, qui mitraille de stérilité l’idéal du « rêve américain » ; « l’american way of life » s’effrite après les trente glorieuses et se heurte aux mystères des individus, dans toute leur complexité et leurs contradictions. Le texte s’épanouit dans ce livre qui n’a rien d’une bande dessinée classique, et dont le petit format renforce encore l’intimité étouffante à mi-chemin entre le journal et le roman-photo.

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Le narrateur Duncan est écrivain, feuilletoniste, il écrit les Aventures de Harry Peebles, un héros à la Hemingway, gonflé à la testostérone, auprès duquel il se réfugie, en cherchant conseils et réconfort pour préserver son égo meurtri par son incapacité à satisfaire le désir d’enfant de sa femme Tracy.

« Le seul but de Tracy était vraiment d’obtenir un foutu bébé. Elle a pratiqué le coït à ventre ouvert comme vous vous attaquez à un record. En recommençant chaque fois que vous êtes au mieux de votre forme. J’étais un mari à répétition. Et je giclais. J’éclatais. Je bourrais. »

A travers le découpage, la poésie éclate, comme des coups de projecteur littéraires. Le style explose à travers les paragraphes introduits par une proposition en gras comme les dialogues exclus des cases et des bulles. Dans la lignée de Michel Audiard, Vautrin s’est peut-être plus inspiré d’un Simenon que d’un Bukowski dans l’empathie humaniste et  trouble qu’il témoigne à ses personnages.  Un paragraphe isolé sur une double page, accompagné par une série de portraits dessinés d’Harry Peebles, l’aventurier, le héros de Duncan, confond le personnage à l’écrivain, poursuivant la thématique du double. Il apporte également un élément de réponse à l’adoption du pseudonyme de Vautrin, emprunté au héros balzacien le plus ambivalent de la Comédie Humaine.

Vautrin dans le Père Goriot de Balzac

« Si j’ai encore un conseil à vous donner, mon ange, c’est de ne pas plus tenir à vos opinions qu’à vos paroles. Quand on vous les demandera, vendez-les. Un homme qui se vante de ne jamais changer d’opinion est un homme qui se charge d’aller toujours en ligne droite, un niais qui croit à l’infaillibilité. Il n’y a pas de principes, il n’y a que des circonstances : l’homme supérieur épouse les événements et les circonstances pour les conduire. S’il y avait des principes et des lois fixes les peuples n’en changeraient pas comme nous changeons de chemises. L’homme n’est pas tenu d’être plus sage que toute une nation. »

Au cynisme de ce célèbre passage, l’écrivain-narrateur répond dans Babyboom :

« Maintenant il est temps que je parle de Harry Peebles. Cette saleté de journaliste trimbale une mentalité tout à fait dégueulasse : il est certainement l’être qui m’est le plus proche. Un ami véritable et cynique. Une sorte de moi à revers. Avec ça, teigneux. Jamais sentimental. Libre vis-à-vis des femmes, mais homosexuel, pour cause de mère abusive. Pistard impénitent. Attiré par le danger comme les anciens capitaines de mer. Chahuté par les hommes. Voyageant la dent longue. Un chèque en blanc dans la poche de sa chemise : Le prix d’un reportage qui n’a pas de prix. Mandaté par Time Life. Grand Premier Reporter. Boitier-photo en bandoulière. Mentalité aucune. Détestable et pitoyable. Trainant partout sa boiterie et justifiant la froideur de ses textes par une objectivité légendaire. »

Au-delà du traitement graphique en tant que tel, le découpage et la mise en page du texte qui l’exclut des images dans une chorégraphie préparée, garantissent son intégrité, amplifient sa résonance et soulignent sa valeur.

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Noir, vieux rose et vert amer

Dans le Pogo aux Yeux rouges, Eugénie Lavenant avait fait le choix du noir et blanc. Le narrateur de cette histoire se laisse embringuer par sa curiosité, dans la folie d’un homme alcolo-melancolo, jusqu’à réaliser ses pires fantasmes. De cette manipulation psychologique découlait la manipulation graphique en noir et blanc, un dessin pris dans le pogo et qui se laisse persuader, comme le narrateur, par celui à qui on paye un premier verre. Si babyboom décline sur le même thème le rapport du couple et de la folie amoureuse, la nouvelle commence dans une réalité radicalement différente. « Le pogo aux yeux rouges » tapait dans un monde interlope, à la marge, babyboom met en scène la folie au cœur de la normalité ou plutôt d’un décor de Sitcom américain établi comme norme.  La caméra embarquée dans le regard, la dessinatrice fait le choix de la couleur et pose sur le rendu photographique de son trait noir des teintes douces-amères ( vieux rose, vert amande, brun, gris et bleu).

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De ces couleurs,  tout un poème, des couches et des biberons, des gazouillis rototos, des areu-areu et des oreillons. Sur le vert hôpital et le rose layette, l’ocre sépia achève de vieillir les photos en clichés mièvres. L’asymétrie joue la mélodie amoureuse, en jonglant sur les échelles, les images investissent librement les pages, en suivant l’histoire, en marquant les poses et les expressions, reproduisant le traitement documentaire, qui consiste à varier des raccords, en plans larges du décor et en plans serrés sur l’expression des visages ou sur les mains. Ce réalisme de faussaire s’habille d’une tonalité qui adoucit l’horreur du désir, celle d’un bébé-objet, substitut de normalité,  pour mieux dire la tendresse de l’irrationnel et faire germer la folie dans les fantasmes ordinaires.

Lucie Servin

Babyboom, Jean Vautrin, Eugénie Lavenant, La Boîte à bulles, 104 pages, 19 euros

PS : attention le rendu numérique fausse les couleurs par rapport à l’édition imprimée(rose trop vif, et vert transformé en bleu ciel…)

Le mot de l’éditeur

Le site d’Eugénie Lavenant