In God we trust

In God we trust

Il est des destinations qui font rêver. La Nouvelle Orléans, d’Armstrong à Burroughs, une occasion en or, je saute dans l’avion. A peine déposée la valise à l’hôtel, départ pour l’exploration, il est 7 heures du matin et avec le décalage horaire, je suis pimpante. La moiteur des tropiques me saute à la gorge, je me sens défaillir, je tiens bon, je relève la tête, je regarde tout, les fissures des trottoirs et les tâches des murs, avide de remplir mes yeux de ce nouveau décor. Je passe devant un atelier de fer forgé, je voyage dans un autre siècle. Les odeurs m’assaillent, ça pue la pisse bouillante, la merde bouillie, j’avance, je croise un passant et il me salue, j’avance, je croise une voiture qui me propose de me conduire. Méfiante, je refuse. Mes pas s’alignent, la ville est plate, j’arrive au centre, le French quarter, Jackson Square, la cathédrale, les artistes et les voyants s’installent autour du parc au héros à cheval. Il est trop tôt, j’erre une demi heure, les rues sont en français avec un panneau qui donne aussi le nom en espagnol. Une terrasse s’ouvre dans une ruelle charmante, juste derrière la cathédrale, j’ai l’impression d’avoir tourner des kilomètres avant de revenir à mon point de départ. Je commande un cappuccino et sors ma liasse de dollars. Avant de payer, le doute s’installe, les billets verts sont sales, ils se ressemblent tous. Quelle différence ! J’ai des billets de dix et de vingt, ils sont tous pareils, juste le chiffre et la tronche invariable d’Alexander Hamilton ou d’Andrew Jackson, sûrement des présidents. La serveuse me regarde, elle attend. Je ne me presse pas, il n’y a personne. Je lui fais signe que je cherche avec mon air d’étrangère perdue, elle comprend et continue ses affaires. Je lui tends enfin un billet de dix qu’elle encaisse et j’insère les pièces dans sa tirelire à tips, j’ai lu ça dans le guide de voyage en traversant l’Atlantique.

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Rentre un grand noir souriant, son sac à dos est presque aussi haut que lui et il n’arrête pas de parler, il me prend à partie, ça me gêne, je ne saisis pas un mot, il parle vite, avec un accent qui m’échappe. J’acquiesce bêtement quand il s’adresse à moi, je fuis aussi vite avec ma tasse et m’assoies dehors, en le laissant jacter avec la serveuse qu’il drague, sans aucun doute. J’inspecte les billets de un dollar qu’on vient de me rendre, ils augmentent encore ma liasse, ils m’intriguent et je les inspecte. Ils ont beau être les plus petits en valeur, ils sont les plus symboliques. Le dollar, la monnaie internationale, l’argent sacré avec la gueule de Washington, lui au moins je sais qui c’est, l’esclavagiste de l’indépendance, je le retourne. One est écrit en gros derrière, entre deux macarons, une pyramide avec l’œil de la providence, ça fait secte, « annuit coeptis novus ordo seclorum », je passe au pendant, le verso du sceau avec un aigle qui tient dans ses serres un rameau d’olivier et une gerbe de flèches, la paix et la guerre, c’est binaire. « E publibus unum », je pense aux mousquetaires, tous pour un, un pour tous, je range mes billets. « In god we trust ». Peut-on avoir une devise plus ringarde ? Je ne fais pas confiance en dieu.

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Le noir est ressorti du café, il s’est fait lourder par la serveuse. Ça ne l’affecte pas, et il prend place sur la table d’en face, en dépliant ses jambes sur son énorme sac à dos. Tout sourire, il alpague les passants et finit toujours ses interventions par un « god bless you », et un « keep shilling ». Je souris aussi, je sais qu’il les bénit, mais l’idée que dieu les blesse me plait dans mon cerveau de française. Il me remarque, il me parle, être parisienne en Louisiane ça fait toujours son petit effet. Il me taxe une cigarette, je la lui donne, et je le regarde avec curiosité, depuis que je l’ai rencontré il n’a pas cessé de sourire, moi, j’ai toujours tendance à faire la gueule. Quand il ne sourit pas, il rit à pleines dents et elles sont gâtées. Comme il voit bien que je ne comprends rien, il accompagne les mots de signes et de gesticulations. Il mime, il s’appelle James, il vient de New York. Je prétexte quelque chose à faire, comme si j’avais des rendez-vous dans cette ville inconnue, un rendez-vous avec les rues. Je me dérobe, j’atterris au musée de la cathédrale, on y parle de colonisation et d’esclavage. Dehors, un Brass band s’est installé, les musiciens jouent bien, j’ai envie de les rejoindre. Je renonce, en hauteur dans le musée, je les entends et je les vois presque mieux. Pourtant il faut y aller, c’est l’heure. La marche reprend, je flâne, je prends le temps, les rues se sont remplies et j’ai l’impression de moins attirer l’attention. J’aperçois un banc, taillé dans un tramway miniature, je vais lire un chapitre, Mon neveu d’Amérique de Sepulveda, que j’ai commencé dans l’avion. J’ai à peine le temps d’achever quelques pages qu’un nouveau mec arrive, il est noir, la quarantaine et il est venu pour me raconter sa vie, son accent est difficile. Le mien le déroute, il trouve ça « cute », mais je n’ai pas envie de parler. Il me demande si Sepulveda est un auteur français, je lui dis qu’il est chilien. Il ne connaît pas le Chili, je lui parle de Pinochet, du 11 septembre 1973, il me regarde horrifié, le 11 septembre est un curseur d’indignation, un curse en anglais, une malédiction. On passe à autre chose, son fils s’est enrôlé dans la Navy, les militaires me figent. Il voit bien que notre discussion n’ira pas loin, alors il me demande très sérieusement, who’s your god ?

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Le débat m’ennuie, je n’aime pas épiloguer sur mon athéisme, sur ce que je pense des religions en général, sur mes ancêtres républicains et anticléricaux, sur l’image que j’ai toujours eue des curés empalés sur les crucifix. Je lui dis sournoisement dans un anglais maladroit que j’ai ma propre religion, ça ne l’arrête pas il me repose la question de plus belle, comme si j’avais fait un trait d’esprit. J’essaye une nouvelle pirouette, pour m’en défaire. Je crois en l’univers et ça lui plait. Lui, il est chrétien et évangéliste, pour ce que j’en ai à faire, il pourrait bien être mormon, juif, musulman, bouddhiste, zoroastrien, ça ne me concerne pas, pire ça m’agace, et ta mère elle est vierge, je voudrais lui dire et je me retiens. Il est gentil, il veut savoir ce que je fais, je lui réponds que je suis journaliste, je travaille pour les communistes, ma petite provocation tombe à plat. No politics me fait-il comprendre, c’est ça no politics, but religion, tous ces prechi-precha me fatiguent, je prends congé, je veux rentrer à l’hôtel ; si j’avais cru tomber sur une ville de culs bénis.

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Je me plante de chemin, j’arrive près des échangeurs, le plan ne m’aide pas, il devrait y avoir le Mississippi, je vois un fleuve de grosses bagnoles, des trucks et de 4X4 comme dans les films, une circulation superposée avec ses artères aériennes et moi, au niveau du sol, je rampe, je croise à droite, pour faire demi tour sur une parallèle. Un renfoncement signale un petit parc, il y a des bancs en arc de cercle et une sculpture au milieu. Une cabane perchée dans un arbre, ça m’évoque Mark Twain, Tom Sawyer et l’Amérique fantasmée. Pittoresque. Je m’assois quelques minutes, puis je m’approche de la sculpture. Scraphouse qu’elle s’appelle. Maison de récup pourrait-on dire, elle est composée de débris de Katrina, d’ailleurs le parc est construit en hommage aux victimes, il y a une plaque et ça me rend triste, voilà ton god, America, un Ouragan. Retour au French quarter, dans Chartres Street, James est assis dans l’embrasure d’une porte cochère, il fait la manche, je le salue de son prénom, il ne se souvient pas du mien. Il ne sourit plus. Il n’aime plus cette ville, je m’agenouille à côté de lui, il veut partir dans les montagnes de l’Arkansas : là bas, on fume de l’herbe et on ne boit pas d’alcool. L’alcool, c’est le poison de la Nouvelle Orléans, m’explique-t-il. Ici les gens sont envoutés. J’ai l’impression qu’il me ressort le discours vaudou pour effrayer le touriste de passage. Il est sur le point de pleurer, je lui laisse mon paquet de cigarettes. On se serre la main, sa bouche est fermée et horizontale. « Keep smiling, but don’t bless me ! » Il me fixe hagard. Je n’ai pas le courage de développer, je ne suis pas là pour déformer les lèvres de ceux qui ne veulent pas sourire. Ce soir, j’irai écouter du jazz dans frenchmen street et je communierai peut-être enfin avec les habitants de cette ville.

Lucie Servin

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