Les dérives de Xavier Coste

Les dérives de Xavier Coste

couvderiveDéception. Je m’étais fait une règle de ne pas parler des albums que je n’aime pas, pour mettre en valeur les autres et ne pas indisposer les auteurs. Derrière un album de bande dessinée, il y a un travail conséquent, laborieux, difficile que je respecte avec toute l’ingratitude d’une lectrice, qui parcourt souvent d’un œil avide et trop rapide les planches. Malgré tout, j’ai décidé de faire la critique d’A la dérive de Xavier Coste, parce qu’avec ce troisième album, le dessinateur confirme son talent de grand illustrateur, et parce qu’il faut absolument suivre la trajectoire de ce jeune auteur de 25 ans, dont on risque bien d’entendre parler dans les années à venir.

Pour bien parler d’A la dérive, il ne faudrait parler que de l’image. Soixante-quatre pages, en couleur directe, à l’aquarelle et l’acrylique. La maitrise s’installe, dans la composition des planches, dans le libre usage de la couleur, jouant une partition magnifique scandée par  des cadrages où chaque case tient du tableau et où les pinceaux explorent le dessin le plus figuratif et l’abstraction. Dans un style classique, en empruntant des encadrements à l’Art nouveau, en rendant hommage à toute une époque, Coste s’autorise tout, un découpage dynamique et osé qui interpelle, des mises en scène graphiques qui s’animent même dans les bulles, dans le lettrage de certains bruits. La cohérence des tonalités est évidente, rendue jusque dans les gammes utilisées pour traduire les séquences narratives bien distinctes.  Enfin, il y a ces pleines pages, doubles ou simples, et ces planches muettes,  celles qu’on arracherait du livre pour dormir avec, pour contempler toute la qualité d’un dessin, et la puissance de la peinture. Cet album, c’est comme un livre d’images, un carnet de dessins, un cahier d’expérimentations.

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Après avoir adapté la vie d’Egon Schiele, et d’Arthur Rimbaud, Xavier Coste s’affranchit des récits biographiques dictés par la réalité historique avec ce premier scénario en imagination libre. En réalité il  trouve la matière de son récit, encore une fois, en s’inspirant de l’histoire et livre ainsi une sorte de rêverie romantique, si paresseusement porté par un récit de genre, que l’album devient une sorte de fantasme graphique, dont on perd jusqu’au sens du propos, avec des personnages aussi stéréotypés que superficiels.

Liberté ou Trahison ?

On lit dans la présentation du dossier de presse. « Cette fiction est très librement inspirée du destin d’Eddie Guerin et Chicago May, deux bandits célèbres au début du XXème siècle. Leur plus grand fait d’armes est le casse de l’American Express, qui eut lieu en 1903, à quelques mètres de l’Opéra Garnier ». Une inspiration très libre en effet, car pour des raisons d’esthétique et de dramaturgie évidentes, Xavier Coste choisit de resituer cette histoire à Paris, en 1910 au moment de la fameuse crue exceptionnelle de la Seine. Paris sous les eaux, pour le plaisir des yeux, la licence se justifie pleinement. Mais dans le détail, le contexte est surtout prétexte au dessin, il n’apporte rien à une histoire qui surfe sur des personnages célébrissimes en trahissant franchement leurs identités. Car on a du mal à croire qu’une simple dette de jeu conduise un couple de « gentils amants » dans la spirale du grand banditisme. On a du mal à croire l’abnégation d’Agatha alias Chicago May, dans le rôle de la noble prostituée sacrifiée aux manquements de son amant. On a du mal à croire à ce jeune homme paumé, isolé et inexpérimenté qui débarque dans un café et réussit à convaincre les apaches, les molosses, les gros bras de la pègre de l’aider dans son casse du siècle. C’est oublier ce qu’est le milieu du crime. Certainement pas un milieu où n’importe quel mouchard peut arriver en se pavanant et se faire accueillir comme un roi. Eddie Guérin était un bandit notoire, Chicago May également. Elle ne se prostituait pas pour rembourser les dettes de son homme, elle était danseuse, elle a été jetée dans la prostitution très tôt, usant de ses charmes sciemment dans toute sa carrière criminelle.

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Dés lors la question se pose, pourquoi piocher dans la réalité historique pour trahir à ce point la vérité. Créer des stéréotypes sur le dos de personnages réels, c’est surtout trahir notre capacité à comprendre la réalité. On n’intègre pas le milieu à cause d’un état d’âme, d’une dette de jeu. Quand on joue avec des méchants sans être méchant soi-même, on se fait tuer ou on fuit. Eddie Guérin et Chicago May sont des coutumiers du vol à main armée, de la violence, célèbres et connus des services de police avant même leur casse qui restera dans les annales. Il y a des antécédents sociaux et sociologiques dans la préparation d’un coup comme celui de la banque de l’American Express de 1903 et il ne s’agit en aucun cas d’amateurs. mayLe détournement n’a pas de sens. Xavier Coste réécrit une histoire trop rapide et décrédibilise un propos qui se perd dans une narration creuse comme «  Pour moi c’était clair, ma virilité était en jeu. j’en avais assez de subir» pour justifier un casse et décider le héros à agir.  Et que dire de l’inondation dans cette ville déserte, vidée dans les cases de ses habitants, tous ces autres oubliés et exclus du récit qui tourne autour des deux amants dont la passion ne s’explique pas, quand une seule planche suffit à matérialiser la rupture. La supercherie  fatigue, mais révèle surtout une incompréhension de la destinée de ce couple de bandits aussi emblématiques que Bonnie and Clyde. Le dessinateur avait pourtant des matériaux, les sources sont importantes, et on doit signaler le travail de recherches réalisé récemment par Nuala O’Faolain, à partir de l’autobiographie de Chicago May(1). Xavier Coste se sert ici de l’histoire comme on choisirait dans une boîte à bonbons, un peu d’eau pour l’image, un zeste de romance pour le scénario, un peu de Bertillon, le célèbre criminologue, pour la référence facile. Et tout cela pour rien, gratuitement. Le lecteur largué, sur sa faim, se sent floué, abandonné au fil de l’eau, comme le héros sur son radeau, filant tout droit à la dérive.

Lucie Servin

A la Dérive, Xavier Coste, Casterman, 72 pages, 18 euros

(1)Nuala O’Faolain, L’Histoire de Chicago May, Éditions Sabine Wespieser, Prix Fémina, 2006

Le site de l’auteur 

Retrouvez les critiques des deux albums précédents :