NO MORE HIROSHIMA !

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Je relis pour la troisième fois Les Rêveurs lunaires, le dernier livre du mathématicien Cédric Villani et du dessinateur Edmond Baudoin qui retrace la vie de Werner Heisenberg, Alan Turing, Léo Szilard et Hugh Dowding, trois scientifiques et un militaire. Des personnalités méconnues dont le rôle a pourtant été décisif lors de la seconde guerre mondiale. Un livre indispensable.

 

« Ne détruis pas ce que tu ne peux créer »
(Léo Szilard)

 

Il y a 70 ans, Hiroshima et Nagasaki. Une prouesse scientifique, une destruction totale, un crime contre l’humanité. De toutes les dates qu’on traine en héritage, peu sont véritablement connues, beaucoup finissent par tomber dans l’oubli et fanent comme les gerbes lors des cérémonies officielles. L’indifférence efface le devoir de mémoire. Les années aidants, les témoins disparaissent inexorablement. L’histoire se dilue, se simplifie, au profit d’avis péremptoires, d’événements institutionnalisés qui cachent des réalités complexes, humaines, difficiles.

pacifisme

En 1964, l’écrivain japonais Kenzaburo Ôé, prix Nobel de littérature, publiait ses Notes sur Hiroshima, un essai rédigé après une semaine de reportage passée à récolter les témoignages. Il écrivait « Pour transmuer au plus vite tout ce qui s’est vécu et se vit encore à Hiroshima : le désastre humain, la honte et l’humiliation, les misères, pour leur conférer une valeur, et aider les hibakusha (ndlr survivants de Hiroshima et Nagasaki) à retrouver vraiment leur dignité d’hommes, Hiroshima doit établir les fondements d’une autorité morale qui rayonnera sur le Mouvement pour l’abolition totale des armements nucléaires. » Plus loin, dans ce texte qui rend compte des traumatismes, des suicides, de toutes les séquelles physiques et psychologiques dont souffrent les victimes silencieuses qui vivent en reclus avec leurs cicatrices et leurs malformations. L’écrivain insiste sur la dignité des survivants et ajoute, « Si jamais nous devons de nouveau, un jour, voir fulgurer au-dessus de nos têtes l’éclair abominable des armes nucléaires, la seule morale qui nous permettra de survire à cette désolation est celle qui s’appuie sur la sagesse de Hiroshima, eux que l’expérience atroce de la bombe a transformés en moralistes, c’est-à-dire en critiques éclairés de la nature humaine ».

bombe descend

Qu’avons nous gardé de la sagesse des hibakusha ? Hiroshima n’a jamais éveillé la conscience du monde et le souvenir se creuse autour de cette image stupéfiante du monstrueux champignon filmé depuis le ciel. Le 6 août 1945, la météo était idéale pour « Little boy » et la prise de vue.

Des armes, toujours plus nombreuses, toujours plus puissantes. Prométhée avait volé le feu sacré de l’Olympe, les hommes ont remercié le Titan en découvrant l’uranium et l’énergie nucléaire, un feu dont la puissance contient l’explosion d’une étoile. Fiat lux.

Ernest Rutherford (prix nobel de chimie en 1908), le père de la physique nucléaire disait : « espérer puiser de l’énergie dans la transformation des atomes, c’est se laisser aller à une rêverie lunaire. ». Cédric Villani reprend l’expression pour présenter ses rêveurs lunaires. « Quatre génies qui ont changé l’histoire ».

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« la bombe descend. »

Lire l’incipit et pleurer.

Hiroshima. Une réaction en chaîne inéluctable. Le bal des neutrons a commencé.

Le pinceau accompagne la descente d’un trait sensible, riche et intensément chargé.

« Une bombe descend. La bombe atomique, un chef-d’œuvre technologique, usiné avec amour. Des millions et des millions d’heures de travail. »

 

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Une somme dense, réfléchie, didactique et pédagogique tout à la fois. Cédric Villani surcharge parfois de texte des cases où le dessin de Baudoin se trouve réduit, mais le contenu reste toujours intéressant. Il y a surtout les fulgurances poétiques du mathématicien, qui n’écrit jamais mieux que quand il parle de science, de physique, de formules, de méthodes, de calculs ou d’équations.

turing poésie

 

Les mots s’emballent, les problèmes sont posés en termes techniques car Villani en appelle à l’intelligence de tous, à l’entendement naturel, au désir d’apprendre. Il fixe comme un professeur les exigences qui font la qualité de cette vulgarisation et s’émerveille des libres projections de son interprète virtuose. Les phrases traduisent les élans, un  enthousiasme soutenu par les interprétations magistrales, sculptées au noir par l’imagination du peintre. De l’art et de la science.

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Une bombe explose. « La très belle œuvre d’art a accompli son destin. »

A quatre mains, un concert de consciences joue l’ambivalence humaine, la force créatrice et la puissance destructrice, l’excitation du désir, la joie de la découverte, la responsabilité, les conséquences. Sans être expert, il est des domaines scientifiques où la responsabilité de chaque individu implique un minimum de connaissances. Ce livre se prolonge nécessairement en recherches. On s’en éloigne puis on y revient à cause de l’amour de l’humanité qu’on y trouve et certaines images qui restent comme des slogans.

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Science sans conscience. La guerre.

Ironie tragique de l’histoire, les guerres ont toujours permis des avancées technologiques déterminantes. C’est la difficulté du célèbre code allemand Enigma, qui permet à Alan Turing de créer le premier ordinateur. C’est la peur de voir la bombe atomique aux mains d’Hitler, qui poussent Einstein et Szilard à écrire à Roosevelt pour lancer le Projet Manhattan. Et pourtant, après la capitulation de l’Allemagne, la guerre venait de faire plus de 60 millions de morts, 2,5% de la population mondiale. Les Etats-Unis achevaient l’atroce boucherie par un feu d’artifice horriblement grandiose. Hiroshima (140 000 morts). Nagasaki (70 000 morts). Ils lançaient l’arme ultime, la bombe atomique, que Léo Szilard avait surnommée en hommage à un roman de science fiction de H.G. Wells, titré « La Destruction créatrice », (1914).

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Truman jouait maintenant l’avenir de l’après guerre. La géopolitique triomphait sur l’éthique universelle. Par cette démonstration de force, le gouvernement américain pulvérisait deux villes en une fraction de seconde. La course à l’armement commençait, la guerre froide et « l’équilibre de la terreur ». Le conseil de sécurité de l’ONU, à la manière d’un conseil de guerre, ruinait du même coup, la volonté d’une gouvernance mondiale sur le nucléaire et l’idéal de la paix dans le monde. Aujourd’hui le monde continue de flatter les nationalismes, le commerce des armes, la guerre. Jusqu’où ira le cynisme? « Est-ce qu’il y a un modèle scientifique pour le chaos de l’histoire humaine ? » interroge Villani.

Hiroshima.

Des hommes, une humanité

Loin de la scène et du spectacle de la Grande Histoire, où la gravité des faits désespère, Villani et Baudoin ouvrent aux lecteurs l’entrée des artistes. Dans les coulisses et les loges, les ficelles psychologiques font tomber les masques des théories, et révèlent des hommes face à eux-mêmes.

On est averti :« Dans ce récit, nous allons rencontrer quelques-uns de ces héros dont l’histoire parle si peu. Leur pouvoir individuel, démultiplié par l’action collective, a fait basculer ou aurait pu faire basculer le destin de la guerre. Pourtant leur rôle n’est pas dit dans les cours d’histoire, leur action est connue seulement des initiés. Le monde peut tourner sans eux. Mais ils ont encore un dernier combat à mener. Le dernier combat d’après la guerre, le Ragnarök des dieux nordiques. Celui d’avec leur conscience. »

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Werner Heisenberg, (1901-1976), le brillant prix nobel de physique nazi qui a échoué dans la guerre mais qui reste dans l’histoire comme le père de la mécanique quantique et du Principe d’incertitude. Alan Turing, (1912-1954), le génie suicidé de l’informatique, harcelé et poursuivi pour son homosexualité. Léo Szilard, (1898-1964), le prophète à l’initiative du projet Manhattan, le juif errant, destitué par le gouvernement américain en « étranger ennemi » alors qu’il militait contre l’emploi de la bombe atomique. Hugh Dowding (1882-1970), le chef de la Royal Air Force, un tacticien révolutionnaire qui a tenu tête à Churchill, et dirigé les chasseurs de la Bataille d’Angleterre, empêchant l’Allemagne d’envahir le sol britannique. «  Si on m’avait dit que je dessinerais un jour les états d’âme d’un militaire anglais, sur les conseils d’un mathématicien français », intervient Baudoin avec humour.

Les « rêveurs lunaires » affirment leur humanité par les questionnements intimes de leur conscience. Baudoin accouche miraculeusement de formes incarnées et vivantes malgré l’abstraction des propos, dans une dramaturgie symbolique sublime.

« Je rêve d’un monde de tolérance, où nul ne se tuerait, où on laisserait en paix même les animaux, où tous les hommes utiliseraient la même monnaie, les mêmes unités, le même côté de la route, et se comprendraient. » affirme Sir Dowding.

Moi, je rêve à la lune en refermant le livre et j’espère.

Einstein disait

« Le rejet inconditionnel de la guerre, seul, peut nous sauver. »

Hiroshima exige la paix.

Hiroshima.

Lucie Servin

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-> Les Rêveurs Lunaires, Cédric Villani et Edmond Baudoin, Gallimard, 192 pages, 22 euros

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ALBERT EINSTEIN : 

Lettre d’Einstein écrite avec Szilard, au président Roosevelt

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-> Comment supprimer la guerre ? A. Einstein. ( Extrait de Comment je vois le monde.)

Ma responsabilité dans la question de la bombe atomique se traduit par une seule intervention : j’ai écrit une lettre au Président Roosevelt. Je savais nécessaire et urgente l’organisation d’expériences de grande envergure pour l’étude et la réalisation de la bombe atomique. Je l’ai dit. Je savais aussi le risque universel causé par la découverte de la bombe. Mais les savants allemands s’acharnaient sur le même problème et avaient toutes les chances de le résoudre. J’ai donc pris mes responsabilités. Et pourtant je suis passionnément un pacifiste et je ne vois pas d’un oeil différent la tuerie en temps de guerre et le crime en temps de paix.

Puisque les nations ne se résolvent pas à supprimer la guerre par une action commune, puisqu’elles ne surmontent pas les conflits par un arbitrage pacifique et puisqu’elles ne fondent pas leur droit sur la loi, elles se contraignent inexorablement à préparer la guerre.

Participant alors à la course générale aux armements et ne voulant pas perdre, elles conçoivent et exécutent les plans les plus détestables. Elles se précipitent vers la guerre. Mais aujourd’hui la guerre s’appelle l’anéantissement de l’humanité.

Alors protester aujourd’hui contre les armements ne signifie rien et ne change rien. Seule la suppression définitive du risque universel de la guerre donne un sens et une chance à la survie du monde. Voilà désormais notre labeur quotidien et notre inébranlable décision : lutter contre la racine du mal et non contre les effets. L’homme accepte lucidement cette exigence. Qu’importe qu’on le taxe d’asocial ou d’utopique ?

Gandhi incarne le plus grand génie politique de notre civilisation. Il a défini le sens concret d’une politique et sut dégager en tout homme un inépuisable héroïsme quand il découvre un but et une valeur à son action. L’Inde, aujourd’hui libre, prouve la justesse de son témoignage. Or la puissance matérielle en apparence invincible de l’Empire britannique a été submergée par une volonté inspirée par des idées simples et claires.

 

ALBERT CAMUS Editorial de Combat du  8 août 1945.

Le monde est ce qu’il est, c’est-à-dire peu de chose. C’est ce que chacun sait depuis hier grâce au formidable concert que la radio, les journaux et les agences d’information viennent de déclencher au sujet de la bombe atomique. On nous apprend, en effet, au milieu d’une foule de commentaires enthousiastes que n’importe quelle ville d’importance moyenne peut être totalement rasée par une bombe de la grosseur d’un ballon de football. Des journaux américains, anglais et français se répandent en dissertations élégantes sur l’avenir, le passé, les inventeurs, le coût, la vocation pacifique et les effets guerriers, les conséquences politiques et même le caractère indépendant de la bombe atomique. Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques.

En attendant, il est permis de penser qu’il y a quelque indécence à célébrer ainsi une découverte, qui se met d’abord au service de la plus formidable rage de destruction dont l’homme ait fait preuve depuis des siècles. Que dans un monde livré à tous les déchirements de la violence, incapable d’aucun contrôle, indifférent à la justice et au simple bonheur des hommes, la science se consacre au meurtre organisé, personne sans doute, à moins d’idéalisme impénitent, ne songera à s’en étonner.

Les découvertes doivent être enregistrées, commentées selon ce qu’elles sont, annoncées au monde pour que l’homme ait une juste idée de son destin. Mais entourer ces terribles révélations d’une littérature pittoresque ou humoristique, c’est ce qui n’est pas supportable.

Déjà, on ne respirait pas facilement dans un monde torturé. Voici qu’une angoisse nouvelle nous est proposée, qui a toutes les chances d’être définitive. On offre sans doute à l’humanité sa dernière chance. Et ce peut-être après tout le prétexte d’une édition spéciale. Mais ce devrait être plus sûrement le sujet de quelques réflexions et de beaucoup de silence.

Au reste, il est d’autres raisons d’accueillir avec réserve le roman d’anticipation que les journaux nous proposent. Quand on voit le rédacteur diplomatique de l’Agence Reuter annoncer que cette invention rend caducs les traités ou périmées les décisions mêmes de Potsdam, remarquer qu’il est indifférent que les Russes soient à Koenigsberg ou la Turquie aux Dardanelles, on ne peut se défendre de supposer à ce beau concert des intentions assez étrangères au désintéressement scientifique.

Qu’on nous entende bien. Si les Japonais capitulent après la destruction d’Hiroshima et par l’effet de l’intimidation, nous nous en réjouirons. Mais nous nous refusons à tirer d’une aussi grave nouvelle autre chose que la décision de plaider plus énergiquement encore en faveur d’une véritable société internationale, où les grandes puissances n’auront pas de droits supérieurs aux petites et aux moyennes nations, où la guerre, fléau devenu définitif par le seul effet de l’intelligence humaine, ne dépendra plus des appétits ou des doctrines de tel ou tel État.

Devant les perspectives terrifiantes qui s’ouvrent à l’humanité, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d’être mené. Ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison.