Comme quoi, l’autre visage de Bastien Vivès

Comme quoi, l’autre visage de Bastien Vivès

 

Récemment édité chez Delcourt dans une série prévue en 6 volumes dont les quatre premiers sont sortis et dont le cinquième est attendu pour le 21 novembre, le blog de Bastien Vivès, « Comme quoi » ,  montre un autre visage de l’auteur de Polina. Portrait d’un des dessinateurs les plus talentueux de sa génération qui a fait de son blog une cour de récré.

On ne présente plus Bastien Vivès. Le jeune dessinateur de 28 ans, auteur de nombreux albums comme Le goût du chlorePolina et encore La Grande Odalisque, récompensée récemment par le prix de Landernau, a d’abord publié sur papier avant de créer son blog, « comme quoi en 2007.  Parisien d’origine, avec un père matte painter (qui travaille dans la confection de décors peints pour le cinéma ou l’animation) Vivès a grandi en dessinant et en lisant les grands classiques de la bande dessinée franco-belge comme Astérix, Spirou ou Gaston Lagaffe puis en découvrant les comics. Après un bac d’arts appliqués, il poursuit des études de graphisme à Peninghen et aux Gobelins où il découvre la culture et les techniques de l’animation japonaise.  Amateur éclectique de tous les styles de Richard Corben à Mastumoto (Amér Beton, Number Five ou encore Ping Pong), en passant par Blutch et Rupert & Mulot,passionné par les personnages de Capcom et de Street fighter en particulier, son activité préférée comme il le confesse lui-même consiste à  « troller sur internet « . Avec son trait épuré, ses lignes élancées et ses corps en mouvement, le talent de Bastien Vivès est d’avoir trouvé très jeune une identité graphique personnelle et originale.

A 24 ans, en sortant des Gobelins, il crée avec des amis un atelier de bande dessinée et publie d’abord sur le web puis aux Editions Danger Publicles aventures de Poungi, un manchot en survet jaune, une véritable racaille de la banquise.Dans cette série, Bastien signe Bastien Chanmax et on reconnaît déjà le goût du dessinateur pour les gros seins et pour l’humour gras, méchant et potache.

Bastien  ne s’arrête pas là  et publie désormais sous son vrai nom après avoir été repéré et édité pour la première fois chez Casterman avec Elle(s), paru au printemps 2007.Couronné « Révélation BD 2009 » au Festival International de la Bande Dessinée à Angoulême, il s’impose très vite en incontournable dans l’horizon de la BD. « J’ai eu cette chance d’avoir très tôt une certaine notoriété qui m’a ensuite donné la liberté de faire ce que je voulais. Un projet comme Les melons de la colère, (une BD érotique éditée chez les Requins Marteaux)n’aurait jamais été possible autrement. »

Un blog comme à la récré

Bastien Vivès travaille toujours sur plusieurs projets en même temps. Alors qu’il planche sur La Boucherie pourles éditions Warum et sur Dans mes yeux pour la collection KSTR, il perfectionne son trait à la tablette graphique et ressent le besoin d’exulter par ailleurs. Si dans ces albums, Vivès explore des thématiques autour des relations homme et femme, de l’amitié, de l’amour, autant de sujets qu’il excelle à traiter avec poésie et sérieux, son blog lui sert de “récréation”. On y découvre un garçon aux préoccupations ordinaires, fan de Street fighter et fasciné par les femmes auxquelles il admet ne pas comprendre grand chose.  “J’avais envie de dessiner pour le plaisir, essayer de nouvelles techniques et j’ai commencé à faire des dessins au crayon de couleur.  Sur internet on peut créer gratuitement, on expérimente des choses qui ne donnent rien.” Peu à peu,  il se prend au jeu et publie de petites notes spontanées, en toute liberté.

“Un blog c’est comme un tamagotchi, ces petits animaux virtuels à qui il faut donner à manger régulièrement. Dans le mien, je ne m’inflige pourtant aucune contrainte, je peux publier une note par jour et plus rien pendant un mois. Il faut que cela reste du plaisir, dés que j’ai un peu de temps à tuer, dans une salle d’attente ou chez moi, mais je n’y passe jamais beaucoup de temps.” Un défouloir dans lequel il met en scène des petits gags, inspirés de la vie courante ou de ses délires qu’il retranscrit à minima dans des dessins souvent répétés sans modification et où l’humour s’exprime par les dialogues.  “J’aime cette rapidité de diffusion et  l’accessibilité immédiate de ce medium”, explique-t-il.

Dessiner et fantasmer : pour Bastien Vivès son carburant c’est l’imaginaire. “Je m’inspire d’expériences vécues ou intimes mais je décris surtout mes fantasmes, la vrai vie m’ennuie en règle générale et c’est pour cette raison que j’aime inventer et raconter des histoires.” Comme un petit garçon qui joue à la guerre ou aux poupées, Bastien s’imagine à 40 ans, père de famille, il n’hésite pas à faire intervenir Dark Vador pour anéantir la blogosphère. Sur son blog, il se lâche et on reconnaît l’humour trash de Poungi plus que les univers psychologiques et intimistes de la plupart de ses albums papier.

 

 

Du net au papier

Delcourt a choisi d’éditer le blog de Bastien Vivès à travers 6 volumes thématiques (Le jeu vidéo, l’amour, la famille, la blogosphère, la guerre et la bande dessinée) et dont les quatre premiers sont sortis à ce jour. “Mon blog et mes albums sont deux univers très différents, si bien que certains de mes lecteurs ne connaissent pas mon blog, d’autres me découvrent à travers mon blog publié sans même connaître mes albums.” Une distance qui s’explique par le grand écart entre les deux médias, les thématiques traitées et le style graphique.

Au départ, je ne voyais pas l’intérêt de publier ce blog sur papier car je trouve que mes  gags fonctionnent mieux en lecture verticale sur un ordinateur. C’est Lewis Trondheim, qui dirige la collection Shampooing,  qui a tellement insisté et m’a convaincu en m’apportant les maquettes de ce format manga. J’ai accepté le principe d’une réorganisation thématique. ”

Ces thématiques permettent au lecteur d’aller directement vers le sujet qui l’intéresse et le format manga donne à ces petits volumes une prise en main agréable. S’il ne s’agit pas uniquement  d’une transposition des notes du blog car certains gags sont inédits, le seul bémol réside dans le prix élevé, 9,95 euros, pour ces dessins dont la plupart sont copiés-collés à raison de deux par pages. Bastien Vivès s’en défend en répondant  qu’après tout c’est le prix d’un Macdo ou d’une place de cinéma.

L’avenir de la blogosphère

Le dernier volume paru porte sur la blogosphère, un ouvrage particulièrement réussi où l’artiste dresse un portrait décapant de cette petite communauté qui renvoie comme un miroir à la communauté des jeux vidéo présentée dans le premier volume. “J’adore ce phénomène communautaire qui se joue de références et qui interagit en vase clos, je m’en moque toujours avec sympathie, que ce soit des geeks des salles de jeux ou cette blogosphère dont rien que le nom m’a toujours fait rigoler. Cet entre-soi et ces petits m’as-tu-vu sont d’inépuisables réservoir à blagues”. Invité au FestiBlog, Bastien Vivès découvre l’émulation des blogueurs, de nouveaux camarades et une ambiance bon enfant. Il s’intègre comme un poisson dans l’eau.

Pour autant, il garde à l’esprit l’impérieuse nécessité de continuer son blog sans se prendre au sérieux et évolue à contre courant d’un phénomène aujourd’hui bien établi sur la toile“Avec l’explosion des blogs BD, on a créé un nouveau parcours où les blogueurs cherchent à se faire repérer pour être édités et les éditeurs jubilent d’avoir trouvé une niche de nouveaux auteurs. C’est un phénomène assez pervers car il conduit à l’autocensure des auteurs dans le seul but de satisfaire et de faire grossir leur lectorat.” Il envoie avec humour des avertissements et fustige ainsi les tendances nombrilistes des autofictions envahissantes ou encore des blogs girly en donnant les recettes pour créer un gag télécommandé.  “Je m’en prend à Margaux Mottin, parce que son blog est l’archétype du blog girly, cela n’a rien de personnel, précise-t-il. Comme une forme de prostitution, ce sont des blogs conçus avec un intérêt lucratif, qui cultivent la bêtise et la niaiserie. Je dénonce surtout le piège pour les auteurs obligés de chouchouter leur lectorat pour faire valoir leurs fans auprès des éditeurs.” Sombre panorama du devenir de cette blogosphère que Bastien voudrait voir évoluer.

Tout reste à inventer mais je pense que le blog BD première génération a fait son temps et que d’autres plateformes émergent pour concevoir différemment la BD numérique afin qu’internet reste cette grande récréation libre, drôle  et gratuite où chacun s’exprime sans tabou ni censure.” Aujourd’hui, Bastien se concentre sur d’autres projets et le blog sommeille. Mais comme il faut se méfier de l’eau qui dort ou d’un volcan éteint, avec cet artiste imprévisible, l’étincelle d’un nouveau thème suffirait à l’animer à nouveau.

Lucie Servin

-> Retrouvez le blog de Bastien Vivès

Bibliographie de Bastien Vivès (albums disponibles dans notre librairie)

  • Poungi la racaille (sous le pseudo Bastien Chanmax), Danger public, 2006
  • Elle(s), KSTЯ, 2007
  • Hollywood Jan, avec Michaël Sanlaville, KSTЯ, 2008
  • Le Goût du chlore, éditions KSTЯ, 2008 (Sélection officielle du festival d’Angoulême 2009)
  • La Boucherie, Vraoum, 2008
  • Dans mes yeux, KSTЯ, 2009
  • Amitié étroite, KSTЯ, septembre 2009
  • Le Jour du musée, album collectif avec Benoît Preteseille, Fumio Obata, Jérôme d’Aviau, et Marine Blandin, Warum, septembre 2009
  • Juju Mimi Féfé Chacha, avec Alexis de Raphelis, Ankama, 2009
  • Pour l’empire — Tome 1 : L’Honneur, avec Merwan Chabane (couleurs de Sandra Desmazières), collection Poisson Pilote, Dargaud, 2010
  • Tranches napolitaines, album collectif avec Anne Simon, Alfred et Mathieu Sapin, Dargaud, 2010
  • Pour l’empire — Tome 2 : Les Femmes, avec Merwan Chabane (couleurs de Sandra Desmazières), collection Poisson Pilote, Dargaud, 2010
  • Polina, éditions KSTЯ, 2011 (Prix des Libraires de Bande Dessinée en 2011 et Grand Prix de la critique de l’ACBD en 2012)
  • Pour l’empire — Tome 3 : La Fortune, avec Merwan Chabane (couleurs de Sandra Desmazières), collection Poisson Pilote, Dargaud, 2011
  • Les Autres Gens — Tome 1 (collectif), Dupuis, avril 2011
  • Les Melons de la colère, collection BDCul, Les Requins Marteaux, novembre 2011
  • Le Jeu vidéo, collection shampooing, Delcourt, janvier 2012
  • Coups d’un soir — Femme fatale, Vraoum, mars 2012
  • La Famille, collection Shampooing, Delcourt, mars 2012
  • L’Amour, collection Shampooing, Delcourt, mai 2012
  • La blogosphère, collection Shampooing, Delcourt, septembre 2012
  • La Grande Odalisque, avec Ruppert et Mulot, Dupuis – Aire libre , septembre 2012 (Prix Landerneau BD 2012)