Dans l’atelier du vieux Grigou

Dans l’atelier du vieux Grigou

 

Orfèvre et perfectionniste, Grigou alias Grégoire Bonne a transformé son blog en atelier. Une fenêtre sur ses expérimentations en tous genres  qui propose pêle-mêle, croquis, essais ou planches entières pour des dessins de qualité en noir et blanc ou en couleur. En prolongement, il publie avec l’équipe de la Fraktory ou encore le pavé numérique, les fanzinesRAV et AOC (Aventure onirique et compagnie). Un artiste à suivre dans ses multiples métamorphoses narratives et graphiques.

Diplômé des Arts et Métiers, Grigou poursuit des études d’ingénieur et travaille d’abord sur des projets de réhabilitation de friches industrielles pour les reconvertir en bureaux. Passionné par le dessin depuis l’enfance et l’adolescence, il laisse entre guillemets ce loisir pour se consacrer à ses études mais après deux ans et demi passés à travailler comme ingénieur il décide finalement de laisser tomber cette carrière pour devenir dessinateur. “Je pensais avoir le niveau pour dessiner au niveau professionnel et je suis tombé de très haut.” confie Grigou en toute modestie. Il ne baisse pourtant pas les bras malgré une période de doute et de questionnement, et sur les bons conseils d’un ami, il ouvre son blog, “le blog du vieux Grigou” au printemps 2006 et se remet à l’ouvrage.

Le grenier du vieux grigou

On entre dans le blog du vieux grigou comme dans un grenier où s’entassent au fil du temps projets, études, bribes de récit, planches et histoires complètes que l’on déniche dans les recoins. Certains liens ne marchent plus comme le vieux transistor exhumé d’un carton mais d’autres trouvailles révèlent des trésors qui poussent à chercher plus loin.

Depuis 2006, Grigou a suivi l’évolution de la blogosphère. Tenté au début par l’autobio sur le modèle de la majorité des blogs, il s’intègre très vite à des collectifs d’auteurs et publie sur le web et en papier.

Il explique “En réalité Facebook a peu à peu remplacé les blogs. Du coup j’annonce toujours sur le mien les événements et j’y publie quelques dessins, mais je le considère plus comme un outil de progression et un journal de bord même si j’ai toujours quelques réticences à montrer l’arrière-cuisine de mon travail.”

 

 

Dans ce blog-grenier où s’archivent peu à peu ses pérégrinations graphiques, on suit le travail d’un artiste passionné et acharné. Dessinateur autodidacte, Grigou apprend en recopiant les maîtres comme Sergio Toppi, Alberto Breccia, Jacques Tardi, Hugo Pratt, Moebius ou Enki Bilal et ses influences transparaissent dans ses œuvres. S’il avoue qu’il devient parfois difficile ensuite de trouver un style personnel, il en a acquis une grande maîtrise en noir et blanc comme en couleur. Attaché aux techniques traditionnelles du crayonné et de l’encrage,  il expérimente toutes sortes de techniques : dessins à la plume et agencement d’images à la Toppi, technique des lames de rasoir à la Breccia,  et ses réalisations restent impressionnantes. Formé à la vieille école de la table lumineuse, Grigou travaille à la main, mal à l’aise au stylet : “Le dessin prend vie quand je me laisse aller à rattraper un défaut, je n’arrive pas vraiment à me faire au stylet même si je conçois la praticité et le gain de temps mais j’aime travailler sur l’imprévu, le dessin s’incarne davantage.”

Les expériences narratives

Le dessin de Grigou est celui d’un perfectionniste où la composition des cases et des planches fait sens. “Le dessin s’adapte toujours à une histoire. Je travaille toujours à partir d’une idée avant de découper et dérouler le séquençage narratif graphique. J’aime que le lecteur puisse s’attarder sur les planches, c’est pourquoi j’utilise souvent des mises en abyme d’image dans l’image.” Confie le dessinateur. Grand lecteur, ayant eu la chance d’hériter d’une grande bibliothèque de sa grand-mère, Grigou lit de tout, des grands classiques à la science fiction et s’imprègne pour ses histoires développant son imagination du récit de genre au récit intime, de la science fiction à l’humour.

Son intérêt pour toutes les expériences narratives le pousse à la manière d’un Marc-Antoine Mathieu, à explorer à son tour les champs narratifs possibles donnés par les cases. Il s’essaye aux “exercices de style” de l’OUBAPO, (L’ouvroir de bande dessinée potentielle) qui à l’instar de l’OULIPO propose des jeux de composition sous la contrainte. Ce goût pour le récit graphique et cet attachement à la composition des planches encouragent très vite Grigou, attiré par les collectifs d’auteurs ou les webcomics à composer des histoires longues qui campent peu à peu son univers sombre et poétique.

Si les Inhumains a été avorté, Racines déroule un récit prometteur, une jolie métaphore sur les liens trangénérationnels et l’identité de chacun.

Dans Vieux singe, il raconte l’histoire d’un tireur à gages qui a décidé à prendre sa retraite. Ce dernier ruse pour déplacer la cible vers lui tout en formant un jeune à prendre la relève. Le récit tisse par jeu de miroir une narration bien menée dans un dessin en noir et blanc où les masses noires décrivent une nouvelle dimension et différents degrés de lecture.

Fraktory

Rejoignant plusieurs collectifs d’auteurs, participantau fanzine RAV (Rien à voir) ou AOC(Aventure Onirique et Compagnie), Grigou intègre la Fractory et rencontre Antoine Kirsh, le fondateur, avec qui il a dernièrement réalisé une superbe bande dessinée les Moines tatoués, publiée sur le pavé numérique, qui sera éditée en papier pour février 2013. Le duo se retrouve dans cette vision scénaristique théorisée dans les essais de John Truby, comme l’Anatomie du scénario. Une esthétique baroque friande d’intrigues enchâssées et de mélange des genres. Ainsi Grigou s’accorde à considérer ses histoires comme des êtres vivants, des architectures complexes et mouvantes.

Réalisé cette fois dans un dessin réaliste et en couleur numérique, sur un scénario d’Antoine Kirsh, Les Moines tatoués se lit comme une fable sur la tolérance et la spiritualité. Une rencontre entre des Mormons prédicants et des marginaux bons vivants et retirés du monde.

Aujourd’hui, à 33 ans, Grigou multiplie les projets et a déjà accepté un projet de bande dessinée au Népal pour l’année prochaine. Toutefois, comme il le confesse, “Je travaille lentement et j’ai du mal a faire plusieurs projets en même temps”. Ce qui explique pourquoi il est moins actif sur son blog, même si il continue toutefois à l’alimenter, postant croquis ou expérience comme au mois d’octobre dernier en se prêtant au jeu duInktober. Le blog du vieux Grigou n’en a pas moins d’intérêt, témoignant du parcours et des trajectoires empruntés par un dessinateur de talent.

Lucie Servin