Le blog de Lorenzo et l'horizon de la liberté

Le blog de Lorenzo et l’horizon de la liberté

 

La liberté  a un prix. Des projets pleins la tête, à 35 ans, Laurent Gely dit Lorenzo multiplie les casquettes : dessinateur, éditeur et professeur d’illustration, ce passionné de bande dessinée n’a pas choisi la voie la plus facile en décidant de créer sa propre maison d’édition, La Follia. Si le jeune artiste souffre du manque de visibilité dont jouissent les grands éditeurs, sa structure lui permet de publier des livres sans concession ni compromis. Son blog donne à voir l’étendue de ses réalisations, révélant les élans et les cheminements d’un dessinateur de talent.

Il y a 2 catégories de blogs BD sur internet : les blogs qui proposent une publication faite et destinée au web tandis que de nombreux blogs servent de vitrine, présentant le travail des dessinateurs et offrant la possibilité au lecteur de suivre l’actualité des dédicaces ou des réalisations. Le blog de Lorenzo est de ceux-là car même si le dessinateur ne s’interdit rien et observe le web comme un formidable laboratoire de possibles, il reste attaché aux albums papier au point d’avoir créé sa propre maison d’édition pour réaliser ses livres comme bon lui semble. Une expérience peu commune et alternative qui élargit les horizons de la création.

La BD pour moi c’est presqu’une religion”, affirme Lorenzo. Né à Perpignan, petit benjamin d’une fratrie, Lorenzo lit des BD depuis qu’il a 4 ans. En apprenant à lire dans les bulles, en se rassasiant avec Pif Gadget et les grands classiques du genre,  il profite des albums laissés par ses grands frères. La bande dessinée s’est vite imposée comme une véritable passion et en collectionneur boulimique, Lorenzo possède aujourd’hui près de 9000 albums. Depuis l’enfance, il acquiert rapidement la certitude de vouloir devenir dessinateur de BD et commence à publier dans des fanzines dés l’âge de 7-8 ans. De 13  à 18 ans, il collabore régulièrement au fanzine “Incognito” édité par une association. Reçu aux Beaux-arts de Paris, il monte à la capitale pour poursuivre ses études et participe avec d’autres dessinateurs au fanzine OZ dont certains des auteurs ont depuis monté la maison d’édition Hoochie Coochie.  A 35 ans, Lorenzo a déjà roulé sa bosse, rompu aux petits boulots qu’il a multipliés dans l’illustration pour financer ses études, il se lance dans l’arène sans réussir à séduire les éditeurs jusqu’au jour où la silhouette d’un matelot voyageur vient éclaircir son horizon.

La naissance d’Arthemus

Arthemus naît sur un coup de bluff. En 2006, invité à présenter son book à Fred Mangé, l’éditeur de la collection treize étrange aujourd’hui chez Glénat, Lorenzo se voit refuser tous ses projets mais l’éditeur s’intéresse toutefois à quelques planches publiées sous le titre “Tous les matelots n’aiment pas l’eau” que Lorenzo avait composé pour le fanzine OZ. Sans se décontenancer, le dessinateur explique qu’il s’agit d’un projet d’album entier, prévu sur 96 planches. Il y en aura finalement 140. Au scénario, Lorenzo se fait aider de Fabrice Colin, un ami écrivain auteur de science-fiction et de romans jeunesse.

Ce premier livre qui reprend le titre des quelques premières planches met en scène Arthémus, un matelot dessinateur et sentimental embarqué dans des aventures qui conjuguent le rêve, la transe et le fantasme. L’histoire se déroule comme une fable, sans repère temporel, sans véritable aventure, une véritable introspection où les frontières du réel disparaissent à mesure que s’effondrent les illusions d’un héros laissé à la dérive entre les fumées d’opium et les relents du souvenir. Lorenzo affirme : “Arthemus est un archétype, un alter ego qui me ressemble et qui ne me ressemble pas, l’autobiographie en tant que telle ne m’intéresse pas.  Arthémus est une réunion de toutes mes expériences et de tous les personnages qui m’ont marqué en BD, de Hugo Pratt à Frank Le gall. C’est le seul personnage avec qui je m’autorise tout en termes de narration, de thématique ou de graphisme.”

Le nom lui est venu comme un éclair en lisant un album jeunesse intitulé Arthémis Fowlcomme un lapsus, une sorte d’accident volontaire pour un personnage qui incarne au plus près les pensées conscientes et inconscientes de son créateur. Graphiquement en noir et blanc, les allures d’Arthemus rappellent Corto Maltese, pourtant Lorenzo explique ; “Pratt est un très grand dessinateur mais paradoxalement je n’ai jamais été influencé par les histoires de Corto à l’inverse de Frank Le Gall, qui est l’un de mes dessinateurs préférés et que j’espère vraiment pouvoir rencontrer.”

Comme Théodore Poussin dont le personnage a été inspiré à Frank Le Gall par un grand-père navigateur, Lorenzo nourrit son imaginaire d’une histoire de famille, à travers la destinée d’un de ses arrière-arrières grands-pères, enfant abandonné et trouvé devant une église à Ajaccio qui a plus tard rejoint la marine marchande pour faire du commerce avec la Chine. “Gamin, j’aimais imaginer cet aïeul vivant de grandes aventures et compromis dans le trafic d’opium à Shanghai.” Lorenzo n’a pas le pied marin mais rappelle avec malice les avantages d’utiliser un matelot comme personnage principal pour les artifices de la narration. Actuellement, il travaille sur un second épisode à paraître l’an prochain qui s’intitulera Le Naufragé du Vaken Vaki.

L’expérience d’internet

Faisant feu de tous bois, Lorenzo publie des albums jeunesses aux éditions Carabas. Avec le dessinateur Carlier, son voisin d’atelier à Montreuil, il réalise Bredouille puis seul il enchaîne avec Eddy et les robots, élu meilleur album jeunesse au festival Bdélire en 2008. Séduit par le nouveau support internet, le dessinateur collabore au site30joursdeBD, mais renonce au bout d’un an à mesure que son style s’affirme et que ses projets prennent corps dans son esprit. “J’ai collaboré avec 30joursdeBD après ma rencontre avec Shuky, qui présidait le site et qui dirigeait les éditions Makaka. Mais même si j’aime l’esprit participatif du site, je n’étais pas à l’aise avec les histoires courtes et l’esprit même de certains commentaires laissés par les internautes.” En effet entre autres histoires publiées pour le site, alors que le débat sur l’identité nationale initié par Eric Besson battait son plein, Lorenzo propose une histoire intitulée Hakim, qui raconte la trajectoire d’un sans papier arrêté et reconduit à la frontière. “Je n’ai rien contre les critiques bonnes ou mauvaises qui jugent mon travail, mais la liberté avec laquelle les internautes ont déversé des commentaires racistes en réaction à cette histoire m’a profondément choqué et déplu.” Du reste, Lorenzo affirme petit à petit un dessin classique, fidèle à la technique de l’encrage qui pour lui fait la spécificité de la bande dessinée, “ce cerne noir des contours au service d’une narration lisible et efficace” commente-t-il. L’artiste conçoit ses planches dans leur ensemble privilégiant la cohérence du découpage et de la mise en page et travaillant toujours en double page.Le story-board et le séquençage constituent ainsi pour Lorenzo l’étape la plus importante de ses histoires.

Le professeur et l’éternel étudiant

Cinéphile, amateur du cinéma de John Carpenteur,  grand lecteur de science-fiction et notamment des romans de Orson Welles ou Robert E. Howard, curieux de tout, lecteur boulimique et dessinateur mélomane, Lorenzo est aussi professeuret enseigne la bande dessinée à l’ECLA à St Cloud, l’illustration publicitaire à l’ESP à Paris et le rough et le Story-board à Efficom à Montrouge. “Au départ, j’ai commencé à enseigner pour des raisons alimentaires, mais j’y ai pris goût très vite. J’apprends au contact de mes élèves de même qu’il me plait de travailler avec d’autres artistes en règle générale, car j’aime sortir de ce que je sais faire,  m’aventurer sur d’autres terrains et me mettre en danger dans le bon sens du terme.” Vulgariser la pratique et rendre accessibles les concepts obligent le dessinateur à rester vigilant sur son propre travail et à cultiver un regard critique sur la bande dessinée. Ces remises en cause permanentes au contact des autres motivent Lorenzo, qui plus qu’un professeur, a fait de l’apprentissage et des recherches le véritable moteur de sa propre créativité.

La Follia et l’auto-édition

Arthemus sert de personnification au voyage et Lorenzo aime aller à la rencontre du monde. La Namibie, l’Inde, le Mexique, le Québec sans oublier l’Europe entière, le dessinateur part souvent à la découverte de nouveaux horizons. “J’aime me promener sous d’autres cieux, voir ce qui se passe mais je ne pars jamais dans l’intention d’écrire, l’important c’est l’expérience.” C’est pourtant au retour d’une virée en Ecosse avec sa compagne Gabrielle Siven, que Lorenzo à l’idée de créer sa propre maison d’édition. “Je réalisais des croquis et Gabrielle écrivait. En rentrant nous avons réalisé qu’avec nos compétences conjuguées nous pourrions faire un livre. ” Parallèlement, il rencontre Jasdans un salon, qui lui montre l’exemple en tant qu’auto-éditeur et imagine les possibilités réelles que lui donnerait cette solution pour publier ses différents projets. Les éditions la follia étaient nées, le nom tout droit sorti d’un rêve et construit sur un jeu de mots, entre folio et folia, qui signifie folie en italien. Une vraie folie de papier, où le dessinateur devenu éditeur publie toute sorte de livres, des carnets de croquis et de voyage,  des catalogues d’exposition, des romans, et bien sûr des bandes dessinées. La femme sous la cloche est la première BD que Lorenzo édite ainsi à son compte, un projet dur et violent qui s’attaque de front à une réalité trop difficile à entendre, celle de la capacité des hommes (incarnés dans le récit par un canard anthropomorphe) à se transformer en monstres par amour. Aujourd’hui, Lorenzo travaille sur une nouvelle version de cet album qui lui colle à la peau.  “L’auto-édition me donne une liberté et une indépendance très grande. Elle me permet de me réaliser complètement.  Je lis énormément de comics ou de manga, mais je suis incapable d’écrire des feuilletons, même le manga (Donatuki) que j’ai réalisé pour les éditions Akai, qui ont fermé depuis n’est pas le meilleur de mon travail. ” Lorenzo est exigent, sans concession et perfectionniste.

 

De nouveaux albums voient le jour, en jeunesse, Bonzommes de neige, initialement prévu pour les éditions Makaka, propose une épopée muette, qui retrace une course poursuite dans les rues de Paris d’un petit garçon accompagné de son chien qui rappellent le duo mythique de Boule et Bill. Tout juste sorti, De plume et de Jade, un album jeunesse encore, scénarisé par Gabrielle Siven anime  une réflexion sur les Aztèques et la conception cyclique du monde dans la culture préhispanique.

Au regard d’une production rythmée qui semble se disperser tous azimuts, des thématiques reviennent toutefois autour de questionnements que l’artiste aime mettre en scène comme la problématique du temps qui passe, de la mort ou de la disparition, de ce qui reste après le présent et l’éphémère. La fascination de Lorenzo pour les trajectoires humaines et l’histoire de l’humanité confèrent à ses scénarios une résonnance poétique et humaniste qui force la réflexion voire la méditation, révélant un auteur complexe, entier et passionnant.

Lucie Servin

-> Lorenzo vous donne rendez-vous pour le 1er décembrelors un concert dessiné pour la clôture du festivalLivres en Liberté à Vitry-sur-Seine
A voir aussi :

 

Bibliographie:

– Tous les matelots n’aiment pas l’eau, éditions  Glénat/ Treize Etrange
– Dessinateur pour le collectif des Editions Petit à petit Les Enfants de Coluche
– Dessinateur pour le collectif des Editions Petit à petit Les Nouvelles de Balzac en BD
– Scénariste de Bredouille, collection Chat carré des éditions Carabas
–  Eddy & les robots, collection Chat carré des éditions Carabas
–  Dotanuki, éditions Akai ( 3 Tomes parues)
– Participation au cahier graphique de l’album Rockabilly Zombie Superstar, éd Ankama
– Illustrateur de Un voyage en Ecosse, éditions La Follia
– Illustrateur de Un an d’œuvres d’art en liberté, éditions La Follia
–  La Femme sous la cloche, éditions La Follia
– Père et mère, éditions La Martinière
– Bonzommes de neige , éditions La Follia
– Dessinateur de De plumes et de jade scénarisé par Gabrielle Siven, éditions La Follia