Lénaïc Vilain, un monsieur tout le monde pas comme tout le monde

Lénaïc Vilain, un monsieur tout le monde pas comme tout le monde

Est-ce ainsi que les hommes vivent ? Sur un titre emprunté à un poème d’Aragon chanté par Léo Ferré, Lénaïc Vilain anime depuis mars 2010 un blog où il compile d’un trait épuré avec humour et poésie les petits riens qui animent la vie de tous les jours. Cultivant l’art du gag dans un style qui va à l’essentiel, il vient de publier aux éditions Poivre et sel,  R.A.S un album qui retrace son expérience de veilleur de nuit dans un hôtel parisien tandis qu’une version papier de son blog est attendue pour le mois d’avril aux éditions makaka.

Emporté par la déferlante des blogs BD amorcée au début des années 2000, Lénaïc Vilain rejoint la blogosphère dans le but de s’offrir une vitrine sur le web mais également de motiver l’avancée de ses projets. Sans ligne éditoriale précise, il met en ligne sur son blog, “est-ce ainsi que les hommes vivent, au petit bonheur, croquis et planches, un joyeux bouquet de publications malheureusement plus limitées aujourd’hui du fait que le succès aidant, l’artiste est désormais sollicité ailleurs.

A la conquête de la blogosphère

Après une licence d’Arts Plastiques, Lénaïc s’envole pour le Quebec en 2007 rejoindre sa petite amie partie s’installer dans le cadre d’une année d’échange universitaire. Désireux de se familiariser avec les outils internet, il ouvre un premier blog dans lequel il publie quelques anecdotes de voyage mais surtout ses premiers strips sur Les aventures deChristophe Colomb.

Ce projet, initié en France, revisite par petites saynètes truculentes les aventures du célèbre explorateur. Christophe Colomb y apparaît comme un personnage complètement à l’ouest, arriviste et prétentieux, obsédé par les richesses qu’il doit ramener à son roi, parti à la recherche des Indes sans aucun sens de l’orientation et qui finit par débarquer par hasard en Amérique après un détour sur la banquise.

Obnubilé par Christophe Colomb, Lénaïc rentre en France et parvient à faire publier ce premier album aux éditions Le Stylo Bulle par l’intermédiaire de son ami Wayne (le rédacteur en chef du fanzine RAV- Rien à voir). Alors qu’il était encore au Canada, Lénaïc avait déjà proposé des planches pour RAV mais si Wayne reconnaissait la qualité du scénario, il hésitait sur le dessin. Sans baisser les bras, Lénaïc s’acharne alors à perfectionner son trait jusqu’à ce que ce dernier accepte. D’un naturel obstiné et têtu, à peine arrivé en France, Lénaïc s’inscrit sur Facebook, rejoint l’équipe de 30joursdeBD, et ouvre un nouveau blog sous WordPress, avec son propre nom de domaine, sous le titre de ce poème d’Aragon chanté par Léo Ferré : “Est-ce ainsi que les hommes vivent”. “Je suis un fan de Léo Ferré, mais c’est surtout car je trouvais que cette citation collait parfaitement à mon blog, qui rassemblait tout et n’importe quoi, une compilation d’histoires drôles et d’anecdotes personnelles croquées sur des bouts de feuilles volantes, des coins de tables, que je postais au gré de mes envies et de mon inspiration.”

De l’autofiction comme inspiration

Mis à part cet interlude québécois, Lénaïc est né à Reims mais a surtout vécu en banlieue parisienne avant de s’installer récemment dans la capitale. Il commence à travailler juste après son bac et enchaîne des petits boulots comme agent de sécurité“En tant qu’agent de sécurité, je rencontrais plein de personnes différentes et j’étais témoin d’anecdotes qui me donnaient des idées de planches. Les horaires me permettaient en outre de concilier mon travail et  mes activités artistiques.” explique-t-il. Et de fait, son poste de gardien à la tour Eiffel pendant un an a donné naissance à de savoureux gags sur son blog.

Mais c’est surtout son poste de veilleur de nuit pendant six ans dans deux hôtels de la Porte d’Orléans puis de la Porte de Sèvres qui lui a inspiré son album R.A.S. qui vient de sortir aux Editions Poivre et Sel.

Un hôtel de luxe, mais pas de charme”, comme il l’affirme en introduisant son histoire pour embarquer son lecteur dans ses “Ronnd’heu de nuit” au bout de l’ennui, des nuits durant, à compter ses pas en arpentant le couloir des 23 étages, à écouter aux portes et à attendre les viennoiseries servies au petit déjeuner qui sonnaient l’heure de la délivrance et de la fin de son service.

Passé maître dans l’art de l’autodérision, soutenu par un style libre et un trait qui rappelle Christophe Blain, Lénaïc transforme les silences mornes et la réalité sans saveur de son quotidien à travers cette petite fable où si rien n’est à signaler, restent toujours le rire intérieur et le sourire qu’il parvient comme par miracle à arracher à ses lecteurs.

Une esthétique du scénario et de l’humour

De la même manière qu’il se sert de ses différents postes comme agent de sécurité pour inventer ses histoires, Lénaïc s’inspire de toutes les anecdotes de sa vie, même les plus insignifiantes.Il note ainsi et observe toutes les situations réelles dans son carnet de bord qu’il remplit de croquis pour élaborer ensuite des scénarios arrosés au vitriol.

Note de l’artiste : Dalida polluait les oreilles de nos parents de son vivant, aujourd’hui, son spectre pollue la butte et le cimetière Montmartre. En somme, la chanteuse populaire aurait bien fait de mourir sur scène, sous les projecteurs, et que personne ne la ramasse.

“Raconter ma vie est un prétexte pour faire de l’humour. Ce que j’aime dans l’autofiction ce n’est pas le côté nombriliste et sans intérêt, mais si je trouve quelque chose de drôle dans mes expériences au quotidien, cela sert à rien de créer un personnage et je préfère me mettre en scène.”

Dans un style simple et efficace, le personnage de Lénaïc, reconnaissable par sa barbe hirsute et sombre et sa silhouette longiligne fait rire en toute simplicité avec juste ce qu’il faut d’humour noir et un sens inné de la chute et du bon gag.Curieux de tout, Lénaïc reprend ses études à son retour du Canada et s’engage dans un master professionnel des métiers de l’art et de la culture, mais il interrompt très rapidement confessant que même s’il adore toutes formes de manifestations culturelles, du théâtre au musée en passant par la bibliothèque et le cinéma, il ne se voyait pas du tout travailler dans ce milieu. Il profite toutefois d’un stage et trouve un poste pour quelque temps dans une librairie. Une période de bonheur pour celui qui affirme aujourd’hui se reconnaître davantage dans la littérature que dans la bande dessinée, admirant les écrivains russes comme Tolstoï ou encore des auteurs américains comme Kerouac ou Thoreau. Il commente : “Très jeune, je lisais toutes les BD classiques de la bibliothèque de mon père de Spirou à Gaston en passant par Lucky Luke et Asterix, j’y ai appris le goût de la narration en dialogues et j’ai toujours voulu écrire des histoires. En réalité, si je soigne énormément mes scénarios, je ne m’embarrasse pas du dessin sauf s’il nuit à la lecture. Pour moi, le dessin sert le scénario et non l’inverse. C’est pourquoi j’ai développé ce style spontané avec le minimum de crayonnés qui correspond au rythme de ma narration et accompagne l’histoire plus qu’il ne l’illustre.”

De publications en publications

En plus de l’album Christophe Colomb paru en 2011 et de R.A.S. qui vient de sortir, Lénaïc publie régulièrement depuis novembre 2010 dans le magazine mensuel Psikopatà raison d’une planche par numéro où il édite désormais la série du docteur Ma Boule.“J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour Psikopat, car c’est le seul magazine capable de publier des planches qu’on ne voit nulle part ailleurs et c’est à force de persévérance que j’ai réussi à y faire accepter mon travail.” Depuis près de dix mois, il offre ainsi aux lecteurs du magazine une consultation drolatique avec ce psy déjanté qui soigne par l’absurde.

De fil en aiguille, Lénaïc gagne ainsi en reconnaissance et publiera autour du mois d’avril son blog sur papier sous le titre d’Ainsi soient-ils aux éditions Makaka. Avec un sourire narquois sous sa barbe et ses airs de monsieur tout le monde pas comme tout le monde, Lénaïc peut ainsi jouir de la reconnaissance bien méritée d’un scénariste qui n’a pas fini de faire parler de lui.

Lucie Servin

Retrouvez Lénaïc Vilain sur son blogfacebook et twitter.