Wayne et les circonvolutions d’un buveur de bière

Wayne et les circonvolutions d’un buveur de bière

 

Une pinte de mauvais esprit, un demi de cynisme et un galopin d’humour noir. Cette semaine BDSphère rejoint Frédéric Weinling, alias Wayne, sur le comptoir de la blogosphère. A 34 ans, curieux de tout Wayne s’illustre tour à tour comme dessinateur et scénariste, mais également comme le rédacteur en chef du fanzine RAV (Rien à voir) et chroniqueur pour le magazine zoo. Son blog “Bières BD et maladie mentales”, créé en 2004 est un des pionniers du genre et retrace le parcours d’un artiste déjà confirmé, à suivre absolument. 

Vous prendrez bien une chopine, blonde, rousse ou brune, à votre bon cœur. Le sourire aux lèvres, Wayne vous invite à sa table virtuelle, décontracté et joyeux, dans un blog qui fleure bon le houblon et le rire autour des petites misères et des tracas d’un quotidien de trentenaire. Aujourd’hui difficile de croire ce jeune homme caustique et bien dans sa peau, quand il raconte derrière sa barbe rousse son passé d’enfant timide et introverti. Wayne commence à dessiner sur les murs de sa chambre. Jeune garçon solitaire, il se réfugie dans le dessin et dans les albums de BD pour se raconter ses propres histoires, noircissant ses cahiers d’école comme pour échapper à un univers scolaire où il ne trouve pas sa place. Il prend des cours de dessin dés l’âge de 12 ans et choisit à l’adolescence un filière artistique en entrant à l’école Estienne à Paris pour suivre un cursus d’arts appliqués et passer son bac. Assez indécis, il se lance ensuite sans grande conviction dans des études de design à Troyes mais renonce rapidement en s’orientant plutôt dans le graphisme. Aujourd’hui, pour gagner sa vie, il multiplie les expériences dans le milieu de l’image et surtout dans l’audiovisuel avec le statut d’intermittent du spectacle.

Un blog antidépresseur

Quand mon verre est plein, je le vide. “Bières, BD et maladie mentales”, un titre évocateur à l’image de l’univers un brin déjanté du dessinateur qui explique : “Je cherchais quelque chose de mieux que « le blog de Wayne ». Et à l’époque, je me retrouvais dans cette alliance entre la BD, ma consommation excessive de bière et mon cerveau dérangé. Depuis je me suis un peu soigné la tête, mais la bière et les BD sont toujours là. Et certains jours, les maladies mentales reviennent… ”

Un après-midi d’ennui et de grosse déprime, Wayne surfe sur internet et commence à fréquenter les forums autour des blogs BD dont le souffle commençait à porter sur la toile.Il y découvre les trois filles du 33 rue CaramboleLaurelMelaka et Cha qui, entre Mai 2004 et juin 2005, ont tenu une rubrique toutes les deux semaines dans Spirou. Il y rencontre également quelques dessinateurs et commence à lire régulièrement les blogs de BouletFranticoou Trondheim pour ne citer qu’eux. Wayne a vite attrapé le virus et décide d’ouvrir son blog en cette fin d’année 2004. “Au départ, je n’aurais jamais cru que ça durerait plus de quelque mois. Je n’avais pas de ligne directrice, mon seul objectif était de me prouver à moi-même que j’étais capable. J’étais lu uniquement par quelques amis, des connaissances ou des camarades blogueurs”. Et pourtant moins d’un an après, Wayne participait au premier Festiblog, ne ratant depuis aucune édition et il est désormais un des blogueurs les plus actifs de la blogosphère, réussissant au demeurant à fédérer autour de lui toute une communauté de dessinateurs.

Une renaissance par le web

Avec un style soigné qui emprunte à la ligne claire et à l’humour de Gotlib et de Franquin, Wayne est un vrai passionné de BD, collectionnant près d’un millier d’albums dans sa bibliothèque, se revendiquant comme un lecteur assidu de Fluide glacial ou de Charlie Hebdo, friand des caricatures des dessins de presse, fan de Larcenet et de Trondheim.

Toujours aux aguets pour dénicher une trouvaille, Wayne garde un œil sur les nouvelles parutions, ravi de découvrir de nouveaux auteurs comme Pat Grant un artiste australien qui vient de sortir un premier album Blue chez Ankama. Le dessinateur est d’ailleurs également chroniqueur de presse spécialisée en bande-dessinée, commençant avec La lettre de Dargaud en 2002, il rejoint la rédaction de ZOO en 2008.

 

Son blog devient son laboratoire, cédant à l’excitation de présenter son travail, Wayne se transforme en blogueur compulsif, publiant au minimum deux notes par semaine et se lançant même des défis comme pour publier au rythme d’une case par jour. Dans ce blog, il expose BD, illustrations, croquis et réalisations diverses où il raconte des anecdotes, des réflexions sur sa vie personnelle ou l’actualité. Ce blog lui offre également une excellente vitrine promotionnelle en prolongement de son book que les internautes peuvent aussi consulter sur internet. “Le blog me permet de tester de nouvelles techniques. La plupart du temps je réalise mes crayonnés et mes encrages sur papier avant de scanner mes dessins et de rajouter les couleurs par ordinateur. Mais je m’essaye aussi à la plume, à la couleur directe et au dessin sur tablette sans crayonné qui donne une spontanéité et une texture différente. Je me sers des archives du blog comme d’un journal, un fourre-tout qui me permet de constater les évolutions de mon travail.” Parallèlement et en toute convivialité, Wayne découvre et rencontre encore de nouveaux auteurs et se fait un réseau au sein de la petite communauté de la blogosphère.

Une production tous azimuts

Nom de Zeus ! En clin d’œil à Doc dans Retour vers le futur, Wayne glisse dans ses dessins des références au cinéma. Cinéphile boulimique, il aime toutes sortes de films allant des chef-d’œuvre à la série B. Il s’est même un temps essayé avec des amis au court-métrage mais témoigne avec modestie de ses faibles talents d’acteur. Qu’importe, ce sont autant d’influences comme l’histoire, la mythologie et à la science fiction qui nourrissent son imaginaire. Remotivé par le succès croissant de son blog, il multiplie avec enthousiasme les productions tous azimuts.

Présent sur tous les fronts, il participe à des collectifs tels que Nekomix ou Onapratut. Il rejoint les auteurs de 30 Jours de BD en 2007 et s’impose comme un contributeur régulier dans les pages du mensuel Psikopat depuis 2008. L’année suivante il publie ses premiers albums chez Les Éditions du Lapin et Le Stylo Bulle notamment en réalisantFœtus & Foetus  et Cadavre & Cadavre : un diptyque décapant initialement publié en webcomics qui met en scène la vie de deux jumeaux  dans le ventre de leur mère qui répondent par effet de miroir à deux cadavres de nouveau réunis six pieds sous terres. Wayne se prête ainsi à tous les jeux et devient scénariste pour Wouzit dans « Les nouveaux Pieds Nickelés » chez Onapratut, tout en collaborant pour le “dico des Blogs BD” à l’initiative de Foolstrip.

Un auteur en voie de professionnalisation

Quelques fûts plus loin, du chemin a été parcouru. Après huit ans, en vétéran de la blogosphère, c’est avec un regard amusé que Wayne regarde les débuts de son fanzine RAV (Rien à voir) qu’il crée avec deux compères peu de temps après avoir posté les premières notes sur son blog. On avait décidé de créer un fanzine avec quelques potes, dont Kaouet, que j’avais rencontré pendant mes études. A l’origine on envoyait le fichier PDF à une petite communauté de connaissances mais à la faveur des autres coopérations que j’ai pu avoir avec Nékomix par exemple au bout d’un an, on a décidé de proposer une version pour le Festiblog de 2006 à raison d’une cinquantaine d’exemplaires qu’on a réussis à vendre. De nouveaux dessinateurs nous ont rejoints comme Allan Barte et en 2007, lorsqu’on a créé l’association, RAV (Rien à voir) était né. Depuis mai 2012 les éditions Poivre et Sel ont décidé de nous soutenir. 

Le magazine est passé de 20 à 44 pages et la qualité augmente grâce aux contributions de nouveaux artistes. Notre but est d’amener RAV doucement vers une professionnalisation pour créer un label d’auteurs. ”C’est d’ailleurs dans la foulée que Wayne décide de publier à compte d’auteur. “La BD numérique a de l’avenir, j’en suis convaincu mais il y a en France par rapport au Etats-Unis une frilosité que je n’explique pas. Aujourd’hui, nous sommes dans une jungle et il est très difficile pour les auteurs de se voir rétribuer pour leur travail. Je devais sortir un album sur Iphone aux editions Makaka mais au final le projet n’a pas vraiment abouti. J’ai donc décidé de publier Réflexion(s) d’un moustique, qui rassemble des notes sur les petits riens de l’existence, à mon propre compte. C’est pourquoi je préfère travailler maintenant pour le papier même si je reste attentif aux nouvelles évolutions autour du turbo media ou d’expériences comme Mauvais Esprit.” Au  carrefour d’une carrière professionnelle bien emmanchée, Wayne se concentre sur RAV et sur ses projets personnels. Son blog reste toujours vivant même s’il souffre des activités multiples et prenantes de cet auteur qui malgré tout ne vous refusera jamais un verre. Alors laissez-vous tenter et venez partager une petite mousse pétillante de bulles à consommer sans modération.

Lucie Servin

Wayne vous donne rendez-vous en décembre au Lions un bar parisien, situé au 120, rue Montmartre dans le 2ème arrondissement, Métro Bourse

[enc]Bibliographie :
Réflexion(s) d’un moustique, éd. Rien à voir, 2012
Cadavre & Cadavre, éd. Le Stylo Bulle, 2011
Foetus & Foetus, éd. Le Stylo Bulle, 2009
Le Pipoloft, éd. Lapin, 2009  [/enc]