Philippe Geluck : « Un pays n’a plus de sens si on ne peut plus rire ensemble. »

Philippe Geluck : « Un pays n’a plus de sens si on ne peut plus rire ensemble. »

« Si c’est pas le Chat qui l’a dit, ça doit être quelqu’un d’autre ». Philippe Geluck est devenu une personnalité publique hyperactive, sa notoriété a déjà atteint le monde entier. Dessinateur de presse, caricaturiste insolent, il a cependant toujours tenu à faire du Chat un héros de bande dessinée, une icône désopilante mais universelle, séparant toujours franchement ses activités citoyennes d’empêcheur de tourner en rond à l’humour noir et aux crétineries de son félin fétiche. Le passage à Sine Hebdo l’an dernier a marqué un tournant dans l’esprit  du créateur. Avec le temps s’opère une transformation, « Geluck se lâche », il a comme un chat dans la gorge, un animal qui après 27 ans de cohabitation ressemble de plus en plus à son maître. Geluck nourrit son indignation devant la montée des intégrismes et des nationalismes depuis sa Belgique natale en pleine procédure de divorce. L’ancien comédien remonte sur les planches et présente un nouveau spectacle intitulé «Je vais le dire à ma mère » au Magic Land Théâtre de Schaarbeek à Bruxelles jusqu’au 27 novembre. Le Chat entre en scène et la sortie du nouvel album « Acte XVI » marque un nouveau départ pour le dessinateur-acteur. Il est temps d’ouvrir sa gueule, c’est pourquoi nous lui avons donné la parole.


Le Chat – Acte XVI
envoyé par EditionsCasterman.

 

Inutile de présenter ce félin qui depuis 1986 nous donne rendez-vous tous les deux ans. Un nouvel album du Chat, c’est comme des retrouvailles, comment travaillez-vous?

Philippe Geluck :  Un nouveau Chat pour moi, c’est comme un bilan, une manière de faire le point. Je récolte tous les éléments sur ces deux années et je consacre en tout six mois à un album. Je publie par ailleurs beaucoup dans les journaux, en France, en Belgique et en Suisse : chaque album du Chat est le fruit de ces maturations. C’est un vrai travail de réflexion, de mise en page pour créer un bel objet, pour m’extraire de toutes ces réalisations du quotidien et nourrir cet univers de mon actualité.

Le chat est plus en forme et plus cynique que jamais. Comment expliquez-vous le succès non démenti de cette créature attachante et monstrueuse ?

Philippe Geluck : On aime souvent les monstres, les cyniques. Le caractère faussement imbécile du Chat est sa marque de fabrique et a fait son succès. Le Chat a deux grandes vertus : celle de faire rire, d’apporter simplement la bonne humeur, et celle de piquer là où ça fait mal. La vertu de distraire et une vertu thérapeutique qui soigne par le bonheur de rire. La provocation permet de choquer mais également de provoquer la réflexion. La difficulté est de trouver le ton juste et le bon moment sans blesser personne. Mais susciter l’indignation et la discussion, c’est aussi mon rôle.

Vous ressemblez à votre créature, quelles relations entretenez-vous avec elle ?

Philippe Geluck : Le Chat, c’est un peu moi et ça ne l’est pas. Ce n’est pas mon enfant non plus. On est un peu comme Laurel et Hardy à moins que je ne sois Frankenstein. Évidemment le Chat fait partie de moi-même et suit mes évolutions. Mon passage à Sine hebdo l’an dernier n’a pas été innocent. J’ai toujours exercé deux activités dissociées, celle de dessinateur militant et celle du Chat. Je viens d’une famille de communistes, mon père vendait « Le Drapeau rouge » à Bruxelles mais je trouve que la portée d’un dessin militant nuit à l’universalité du message. J’ai toujours traité des grands thèmes de l’actualité comme le nucléaire ou la faim dans le monde dans les albums du Chat. Aujourd’hui avec les années, je n’ai plus envie de me contenir et je concilie peut-être  davantage les deux.

« Acte XVI »  est d’ailleurs aussi une allusion à votre carrière de comédien qui vous a aujourd’hui rattrapée puisque vous montez un spectacle au Magic Land Théâtre de Bruxelles.

Philippe Geluck : La case de BD et le décor d’un théâtre sont très proches en vérité. J’ai aussi été comédien dans une vie antérieure de 1975 à 1985. Cette idée de spectacle est venue d’une promesse que j’ai faite à un ami, Patrick Chaboud le fondateur de ce théâtre avec lequel je suis très lié et qui connait des difficultés. C’est un vrai défi, mais comme j’avais donné ma parole je n’ai pas pu me dérober. Dans ce spectacle, je vais jouer ce que j’ai fait vivre au Chat depuis 27 ans c’est-à-dire me mettre face au public et débiter des conneries. En même temps, cette nouvelle expérience est une opportunité inespérée car j’ai besoin de me lâcher, de dire tout ce que je pense et seul le huit clos d’un théâtre m’offre une telle liberté. Même si le fond reste le même, on ne dit pas les choses de la même manière à la télévision, dans la presse grand public ou les journaux comme Sine Hebdo.

Avec cet album, vous lancez également une application pour I-phone. Le Chat sort de ses cases, après les planches il investit la sphère numérique, quels sont vos projets ?

Philippe Geluck : L’I-phone est un moyen de communication magnifique, je souhaitais participer à cette aventure. Je ne voulais pas que le monde change sans en avoir été averti. Même si je reste très attaché à l’édition papier, je pense que les deux peuvent cohabiter. Cette application se présente comme une petite chaîne de télévision, un journal numérique avec un dessin par jour, des vidéos, un coup de gueule hebdomadaire, toutes sortes d’informations. Une fois que le projet a été validé chez Apple, je constate que suis vraiment chez moi. Je peux m’exprimer en toute indépendance. J’espère que ça durera mais j’y prends beaucoup de plaisir. Parallèlement je négocie la diffusion des mises en scène du Chat que j’ai créées pour la télévision. Je travaille sur ce projet depuis deux ans en autoproduction. Ce n’est pas du dessin animé, mais une sorte de rendez-vous quotidien avec le Chat qui dure environ deux minutes et qui combine les gags avec de nombreuses techniques : de la 3D, de la photo et de la gravure détournées, une marionnette, de la pâte à modeler. J’interviens parfois moi-même, c’est très varié.

Avec votre notoriété, vous êtes devenu une personnalité médiatique et publique : on vous voit de plus en plus prendre la parole. Alors que la Belgique semble au bord de l’implosion il y a très peu d’allusions dans les albums du Chat, ce qui peut paraître  paradoxal puisque vous traitez le thème de l’identité nationale en France ?

Philippe Geluck : C’est le travers de l’impérialisme culturel français,  j’ai 200 000 lecteurs en France et 50 000 en Belgique. La Belgique est très avertie de l’actualité française puisqu’on reçoit par exemple les chaînes de télévision. Les français ne s’intéressent pas à la crise belge. Ils ne comprennent pas les raisons de ce conflit qui même pour les belges reste incompréhensible et dure depuis quarante ans. Pourtant il y a des choses qui me font peur et m’énervent prodigieusement. En Belgique, 40% des flamands votent pour des positions nationalistes, fondées sur la haine de l’autre, c’est un problème universel et pas seulement belge. Quand j’aborde le thème de l’identité nationale, j’attaque ainsi le thème du nationalisme de la même manière que je m’en prends aux intégrismes, à la burqa, aux élections en Iran. Je renvoie dos à dos les religions qui à mon sens ne doivent pas interférer sur la scène publique et laïque.

 

Lors de l’émission « Mise au point » diffusée le 24 octobre dernier sur la chaîne Belge, la RTBF, vous avez eu une altercation avec un conservateur flamand à cause d’une de vos plaisanteries. Vous semblez très pessimiste sur la situation de votre pays, pourquoi envisagez-vous une séparation inévitable ?

Philippe Geluck : La plaisanterie a déplu à cet homme politique mais un pays n’a plus de sens si on ne peut plus rire ensemble. C’est comme dans un couple : celui qui veut partir partira. L’autre pourra faire toutes les concessions ça ne servira à rien. On ne peut rien faire si quand on tend la main, on vous crache dedans ou qu’on vous fait un bras d’honneur. Je suis né dans cette Belgique bilingue et biculturelle, une partie de ma famille est flamande : je ne pourrai jamais choisir entre les deux cultures mais si on doit aller vers une rupture inévitable, il faut le faire avec élégance, divorcer par consentement mutuel.

Dans cette émission, vous proposez de résoudre le conflit grâce à l’ingérence d’un conseil de sages choisis parmi des prix Nobels de la paix de toutes les obédiences. Derrière le cynisme, on reconnaît l’humaniste : n’êtes-vous pas un grand rêveur ?

Philippe Geluck : Je suis un indécrottable idéaliste. Un rêveur qui se confronte à la dure réalité et qui s’évade dans la lignée et la tradition du surréalisme. Si la réalité est trop dure, il ne me reste que le rêve, l’espoir, l’amitié, l’amour, la création artistique. Je ne veux pourtant pas m’emprisonner dans cet idéal. Je veux rester un citoyen actif, conscient, qui dit les choses. Cette idée d’une médiation extérieure est peut-être utopique, elle est pourtant parfaitement envisageable pour des personnes raisonnables. C’est une manière de proposer une autre solution. L’idée est en soit formidable si un conciliateur ou un juge de paix pouvait statuer sur le problème un peu à la manière d’un jugement de Salomon. Il faudrait surtout que des deux côtés on accepte de respecter la décision qui sera prise.

Liens :

http://www.geluck.com

Editions Casterman

Le Chat Acte XVI, 2010 Editions Casterman
« Je Vais le dire à ma mère », du 9 au 27 novembre 2010 au Magic Land Théâtre, 8-14 rue d’Hoogvorst à Schaarbeek, Belgique, rens : http://www.magicland-theatre.com

 

 

Propos recueillis par Lucie Servin

 

 

 
Philippe Geluck – 1 – Qui est le Chat?

Philippe Geluck – 2 – Le Chat en Politique?

Philippe Geluck -3- Le Chat en Scène?