Les Polypores de Noël 2/4

Les Polypores de Noël 2/4

(première partie à lire ici)

II.

Le polypore trônait devant les bûches à gauche de la cheminée. Du diamètre d’un meuble, son énorme croissant embrassait le bord du mur comme s’il avait poussé dessus, à même le chambranle du bûcher. Evariste Serre l’adorait. C’était son œuvre d’art, sa statue de la forêt, une maquette de la croûte terrestre qui indiquerait la gravité en entonnoir. La mousse s’était décollée sans rayer la peau. Serre en visita chaque cratère pour traquer les insectes ou les larves endormies, puis lustra l’ocre doré de la surface. Chaque soir, selon sa méthode, il essuyait les poussières en suivant l’empilement de couches blanches, bleues, noires et grises, dont les mystérieux liserés aimantaient ses rêveries intérieures.

Cette nouvelle collocation perturba Marley. S’il est parfois difficile de communiquer avec les animaux, le message du chien avait été très clair. Dans la forêt, il avait montré les dents lorsque Serre avait chargé la prise à l’arrière de la jeep et grogné pendant tout le trajet. Depuis que le polypore envahissait la pièce, il exprimait sa mauvaise humeur sur tous les tons, par de petits gémissements et des aboiements féroces, variant les octaves pour se plaindre ou impressionner. Marley n’avait pourtant rien d’agressif. Né pour protéger le bétail et les agneaux, le border collie n’aurait pas fait de mal à une souris, fusse-t-elle entrée dans sa gueule. Serre aurait pu s’amuser des détours que l’animal jaloux inventait pour éviter le polypore, mais ces caprices l’agaçaient. Quand il se glissait dans son fauteuil, s’il risquait un geste en direction du champignon, un combat commençait. Il corrigea son chien, en vain, le battre ne servait à rien. De douleur, Marley se réfugiait dans un coin pour gronder plus fort dés qu’il retrouvait sa force, malgré les punitions. Le maître l’envoyait promener dehors et le chien finissait par se coucher devant la porte vitrée, sur le paillasson.

Fournier était passé récupérer la cire que l’apiculteur faisait fondre en lingots à partir des vieux cadres. Avant le printemps, le garde forestier lui ramènerait en échange des feuilles vierges pour la nouvelle saison. Serre préparait le café et Fournier tomba nez à nez avec le polypore. La conversation se transforma en interrogatoire. Serre n’était pas spécialiste. Il n’avait même pas pensé à regarder quand il avait arraché le champignon. Il se souvenait d’un gros tronc mort et le berger ne savait pas reconnaître un arbre rien qu’à l’écorce et sans les feuilles. Sur le coup, il s’était concentré sur les détails pratiques comme la corde dont il s’était servi pour transporter le polypore. Il se rappelait également du craquement qu’il avait fait quand il s’était détaché du tronc, aussi facilement qu’une fleur.

Le silence tomba. Fournier écumait sans mot dire. Il auscultait à l’arrière l’écorchure sèche, la plaie embaumée par le zèle de l’inconscience. C’était la cicatrice d’un pillage sur laquelle restait accrochée un bout d’écorce tellement limée par la manie de Serre d’astiquer son trophée qu’elle était méconnaissable. L’élève n’avait donc rien appris. Découragé, le garde forestier détourna sa colère en spéculations savantes, allant d’observations en suppositions, raccrochant sa raison à la curiosité scientifique. Marley dormait. Serre s’était tu retenant ses haut-le-cœur à voir les mains du garde forestier manipuler ses spores chéries. Fournier ne s’occupait plus de lui. Il était bouleversé surtout par le calibre. Les polypores de toutes sortes sont très communs dans la forêt, ils s’attaquent aux arbres fragiles ou morts et participent à leur décomposition. Qu’un spécimen atteigne de telles dimensions, constituait un phénomène suffisamment extraordinaire pour donner de l’espoir au garde forestier.

L’appellation de  « réserve naturelle protégée » faisait illusion, la forêt n’était pas du tout sauvage. Toutes les parcelles y étaient entretenues et exploitées, sous contrôle, les arbres les plus majestueux surveillés. Si l’un d’eux montrait des signes de faiblesse ou tombait à terre, il était débité et évacué rapidement, sans laisser le temps à la prolifération des polypores. Les essences potentiellement commercialisables devenaient invendables avec des champignons. Aucun des troncs laissés au sol n’était en théorie assez gros pour servir de support à une telle bête. Serre avait trouvé le polypore presque au niveau du sol ce qui expliquait peut-être qu’il ait échappé à son regard professionnel. Ce pensant, il tâtait le champignon, sans s’apercevoir des bonds que Serre faisait derrière lui. Aussi, quand il voulut retourner le polypore, le berger n’y tenant plus, se rua pour l’en empêcher, en réveillant Marley, qui aboya.

– Il faut faire attention ! rugit-il excédé par la brutalité du garde forestier.

Fournier se retint pour ne pas éclater de rire devant la face indignée du braconnier. Il se radoucit à la détresse réelle qu’il reconnut dans les yeux braqués sur lui.

– Ne vous inquiétez pas ce n’est pas fragile, vous l’avez bien arraché sans scrupule.
– Ce n’est pas pareil ! Chaque éraflure compte et s’imprime sur les spores ! Regardez ici la marque de la corde ! Le velours du dessus est si fragile, un doigt l’abîme.
– Bon, opina Fournier, Je voulais simplement évaluer son âge.

Son âge ? La question intrigua Serre qui accepta l’opération sous condition chirurgicale. Il fit d’abord sortir Marley puis disposa un plaid pour délimiter un champ d’exécution à la manœuvre. Fournier, habitué à lui complaire, enfila des gants. Quand Serre se décida, ils retournèrent le polypore avec toutes les précautions.
– 8kilos et 400 grammes articula fièrement Serre qui avait déjà pris les mesures. 77 cm de long, 46 cm de large pour 62 cm de haut.
– Gigantesque ! Il doit être très vieux.
Le garde forestier comptait les chapeaux, en mesurant les couches comme un géologue.
– C’est un amadouvier, même si vous l’avez cueilli il y a plus d’une semaine, vous constatez qu’il avait déjà bien durci. Le polypore pompe l’essence d’un arbre en formant ses chapeaux, les couches donnent une datation assez fiable. Lorsque le polypore a fini de se nourrir, il meurt et se fait dévorer à son tour. Celui-ci doit peut-être avoir dix ans, à vue d’œil car il faudrait reprendre les cycles plus méthodiquement pour être précis.

Dix ans. Fournier ne prêta aucune attention à l’horrible grimace du berger, et comme il avait réussi à capter son attention, il continua la leçon sur cette espèce très courante qui colonisait tous les feuillus sans distinction. Serre se laissait traiter en écolier. Il ignorait tout de l’amadouvier, le polypore le plus populaire de l’humanité depuis la préhistoire, comme expliquait le garde forestier. Ses yeux caressaient le Fomes fomentarius que les mots du professeur creusaient jusqu’au centre pour extraire l’amadou, le noyau de sa maquette de la terre, le cœur du feu, aussi précieux qu’un rubis dans une pierre de lave. Lorsque Fournier sentit son interlocuteur suffisamment mûr, il changea de ton et lui reprocha son acte et son irresponsabilité. Serre se fâcha même s’il promit au garde forestier de le conduire à l’endroit où il avait découvert son trésor. Ils partirent, les jours suivants, à la recherche du mystérieux tronc. Serre se souvenait très exactement d’où il avait garé sa voiture ; la boue avait creusé le dessin des pneus de sa jeep. Il reconnaissait le sentier par où il était passé ensuite mais il ne retrouva jamais l’arbre mort et il se garda bien de parler du rêve qui l’avait conduit à ce polypore vieux comme sa nouvelle vie. Fournier se résigna. Il profita des promenades pour initier son disciple. Il pensait, à juste titre, que l’éducation restait le meilleur rempart contre la barbarie, et il prêta des livres pour que Serre ne ramasse plus à l’aveugle les champignons de la forêt.

En réalité, les grands principes écologiques du garde forestier laissaient Serre indifférent. L’intégrisme qui consistait à vouloir chasser les hommes de la forêt le mettait souvent en colère et le berger revendiquait le droit de cueillir les polypores. Il vivait dans cette forêt au même titre que les sangliers, les cerfs et ses moutons, il faisait partie lui-aussi du cycle naturel. De la pédagogie sentimentale de Fournier, il ne gardait que conseils d’expert et continuait à récolter les champignons comme il l’entendait, sans se soucier des remontrances du garde forestier. A l’heure du café, il étalait son butin, et lui montrait exprès le fruit de son braconnage. Serre prenait tant de plaisir à le faire enrager que Fournier jouait le jeu, en feignant l’indignation sans s’offusquer sincèrement. Serre n’était de toute façon pas un prédateur sérieux, ni un amateur glouton des espèces comestibles. Dans son panier, il affichait des prises dérisoires et il avait gentiment commencé une collection de polypores en récoltant aussi quelques amadouviers parce qu’il trouvait la technique commode et efficace pour faire repartir le feu. Cette activité innocente ravissait au contraire le garde forestier.

L’automne était de loin la saison préférée d’Evariste Serre. Les jours qui raccourcissent prolongeaient les veillées au coin du feu, et le solitaire vivait toujours mieux au plus profond de l’hiver, avant le grand remue-ménage du printemps, quand il faudra tout recommencer et que les autres reviendront. L’arrière-saison apportait le repos douillet et la paix au chalet, c’était la juste récompense de la tâche accomplie. Les brebis restaient dans leur enclos, les ruches hivernaient. Si le ciel était bleu, la végétation déclinante rendait le travail à l’extérieur plus facile et épargnait les grandes suées estivales. S’il pleuvait, à l’atelier, Serre rangeait, protégeait les ruches vides des insectes, réparait les cadres, inventoriait son matériel. La douceur des températures soulevait toutefois des inquiétudes. A la mi-décembre, les nids de guêpes étaient encore en activité et les premières gelées n’avaient pas eu lieu. L’apiculteur se tourmentait aussi pour ses abeilles. Trop actives pour cette période de l’année, elles dépensaient dangereusement les réserves de la saison froide, si jamais celle-ci arrivait. Les champignons proliféraient. Serre appliquait les conseils de Fournier pour débusquer les espèces les plus mystérieuses des sous-bois. Il profitait ainsi aux premières loges de la grande kermesse qu’offre la forêt à cette période, les feux d’artifice d’arbres et de fougères, les confettis de feuilles qui tombent. L’odeur voluptueuse d’humus en décomposition portait à chaque détour la promesse de découvertes nouvelles et Serre consacrait maintenant tout son temps libre à l’étude des champignons. Fournier, impressionné, l’encouragea dans sa démarche et l’aidait à les identifier.

Des trésors insoupçonnés se révélaient, des êtres étranges dans lesquels on peut tout voir, des formes sublimes, bizarres ou triviales, du sexe aux étoiles, des parasols, des œufs, des soucoupes, des soleils, des phallus comme des vulves. Il y avait les exhibitionnistes et les discrets, les gigantesques et les minuscules, les solitaires ou les bandes, partout sur la mousse, dans les feuilles ou le bois mort. Il classait les champignons par familles, par formes, par couleurs, associant ses critères subjectifs aux renseignements qu’il trouvait dans les dictionnaires de Fournier. A la différence des espèces ligneuses, comme les polypores, les champignons remplis d’eau flétrissaient dés qu’on les arrachait du sol. En quelques jours l’éclatant clitocybe orangé ressemblait à une bouée percée, aplatie et brunie. Pour les garder intacts, Serre avait pris le parti d’une cueillette photographique, ce qui ne l’empêchait pas de temps à autres d’en prélever quelques uns pour la mise en scène. Il les installait bien à la lumière, en valeur sur une souche ou sur une pierre pour ses séances de shooting. L’appareil numérique mitraillait les modèles sous tous les angles, en plongée et en contre plongée, en plan serré et en plan large, isolé ou en bouquet. Mycéliums et polypores remplissaient ensuite ses soirées. Il s’installait à sa table, pour sélectionner les clichés, les dessiner ou même les peindre, car seule la peinture permettait de rendre compte des couleurs, de la lumière et de la texture, quand, au crayon, il fouillait la logique compliquée des détails, le tracé des lamelles ou les motifs d’un chapeau.

Les cortinaires violets lui avaient inspiré une série d’aquarelles. Il n’en avait vu pourtant qu’une seule fois. Un triolet disposé dans un écrin de lierre, sur le piédestal d’une racine affleurante. Avec leurs chapeaux cabriolets, fragiles et extravagants, ils étaient l’élégance même. Serre avait pris des photos sur place, puis ensorcelé par ces « trois grâces », il les avait photographiées aux différentes heures du jour, pour faire vibrer dans le soleil leur couleur si originale. Ces « impressions sur cortinaires violets » lui avaient duré trois bonnes semaines et jamais il n’avait été aussi heureux qu’en peignant ses champignons. Jamais il n’avait eu cette impression d’être aussi parfaitement lui-même. La nature n’en finirait jamais de l’émerveiller, de faire jaillir en lui l’étonnement d’être sur la terre. Avec son pinceau, en recopiant les symétries perturbées qui dictaient le rythme des corolles, l’harmonie géométrique complexe qui présidait la formation des chapeaux, Serre pensait souvent à Léonard de Vinci. Il lui semblait percer dans le langage visuel de la nature, l’émanation d’une loi universelle à laquelle le génie italien était initié. Il apprenait grâce aux champignons à entrevoir les subtilités d’un code qui s’applique et s’adapte même aux modèles contrariés, c’était toute la magie de la protubérance et de la résorption des champignons. et ce bonheur simple se nourrissait de lui-même car plus Serre voulait voir, mieux son œil observait. Il négligeait ainsi le reste de ses affaires, pour passer ses journées dans les bois.

La châsse restait le seul inconvénient de la période. De même qu’il avait fallu composer avec le garde forestier, Serre avait dû négocier avec les chasseurs et fermait les yeux s’ils empiétaient sur sa propriété. En plus de la viande dont il faisait des terrines, les chasseurs lui rendaient des services et le berger préférait toujours leur demander à eux ce qu’il pouvait éviter de demander à Fournier. Il entendait souvent les coups de feu et craignit plus d’une fois qu’une balle perdue ne l’atteigne, lui ou son chien. Il restait pourtant à tirer le portrait des champignons, insouciant au milieu des détonations, tant il considérait le lieu idéal, même pour un tombeau. Les jours filèrent de béatitude. Les arbres passèrent du roux au brun pourri, quelques feuilles rabougries collaient encore aux branches pelées, pendant en forme de cotillons déchirés. La fête était finie, les champignons disparurent, restaient les polypores sur les troncs dégarnis et celui qui régnait sur la cheminée. Serre avait fabriqué une niche à Marley, qui gagnait de plus en plus souvent le droit de rentrer, à mesure que son maître négligeait le polypore pour d’autres espèces.

La nuit du solstice concordait cette année-là avec la pleine lune. A sa table, Serre travailla tard au bilan de la saison. Les obligations accomplies, pris dans les calculs, il compta cinquante jours depuis l’arrivée de l’amadouvier géant. Il se servit une prune et s’installa pour dessiner des oreilles de judas, dont il avait sorti de magnifiques clichés sur un sureau dans l’après-midi. Translucides et gélatineuses, traversées par la lumière du soleil, elles se découpaient dans le bleu du ciel par une transparence fauve. Il fut satisfait de son aquarelle au bout de quelques verres et rejoignit le feu.

A peine était-il installé que Marley recommençait son manège guerrier. Serre le fit sortir et en retournant s’asseoir, il jeta machinalement un coup d’œil au dessus de la porte qui menait à la cuisine. La pendule indiquait bientôt une heure. Le feu faiblissait, les buches se démembraient en cendres et en morceaux, lorsque soudain il entendit trois coups. Trois coups comme dans les contes, trois coups distincts qui firent frissonner le polypore. Un monstre se réveillait et Serre sentit sur sa gorge une pression si forte qu’il eut peine à tendre les bras pour atteindre le champignon. Au touché, il rencontra une surface lisse et froide, dure comme la mort. L’étreinte desserrait son cou, il respirait à nouveau. Dans ses mains, le polypore bougea, et deux yeux sur le bord, deux billes globuleuses fixaient son reflet. Il fit tomber dans un sursaut l’animal qui s’effondra dans la cheminée, en emportant la grille. De terreur, armé du tison, il le poussa contre la plaque du fond, la déchirure vers le haut, les spores dans la cendre. Les dernières braises s’aplatirent sous son poids. Serre se recula, les yeux avaient disparu. Il se remettait à peine de sa frayeur, consterné par ce qui venait de se produire, anéanti de voir son trésor que le feu atteignait déjà, blessé par sa propre rage.

Face au désastre, Serre s’écroula dans son fauteuil pour assister à la crémation. Le polypore dégageait par en dessous deux filets de fumée qui s’élevaient en forme de queue, esquissant la silhouette d’une raie effrayante. Serre revit la surface soyeuse, les couches ondulantes, soufflant à la manière de branchies, souples et tendues comme une peau. Les flammes arrivèrent dans une explosion, embrasant d’un coup de rouge la fumée noire. La raie de feu et de charbon s’échappa de la cheminée en flottant dans l’air . Elle tournoyait sur elle-même et se mit à décrire des ellipses autour du fauteuil, acculant Serre dans un épais brouillard qui le paralysait au centre de la course. Hypnotisé, son esprit se laissa embarquer dans la spirale des souvenirs, et Serre distinguait à présent dans le magma brouillon aussi clairement qu’une boule de cristal. C’étaient des moments épars qui s’ajoutaient les uns aux autres, dans une trame faite de tous les petits riens désagréables qu’on préfère oublier, de toutes les contrariétés, même les plus insignifiantes qui restent à la disposition de la conscience : humiliations, jalousies,  frustrations, trahisons. Tous les visages détestés renaissaient, et Serre éprouvait à nouveau tous les tourments de ses expériences douloureuses.

La raie ralentissait en grandes bouffées de fumée, elle changea de sens, et cette fois Serre revivait à chaque tour le même souvenir en boucle, le pire de tous, la mort de ses parents. Dans son obsession morbide à comprendre et surmonter ce deuil, les images d’horreur l’avaient hanté. Il avait envisagé tous les scénarii les plus atroces. Car Serre n’était pas présent, et il ne pourrait jamais vraiment savoir ce qui s’était passé cette nuit-là. Ses parents avaient décidé de fêter Noël dans leur résidence secondaire, dans les environs de Paris. La maison ne servait jamais l’hiver mais elle était assez grande pour accueillir tous les invités qu’avait prévus sa mère. Pour préparer les lieux, le couple était parti quelques jours avant. Ils n’avaient pas pris garde à l’état de la cheminée. Le feu s’était déclaré dans la nuit. Evariste Serre, leur seul enfant, ne fut prévenu que le lendemain à l’aube, alors qu’il s’apprêtait à les rejoindre. Personne ne put lui dire s’ils étaient morts asphyxiés dans leur sommeil ou brûlés vifs, les dégâts sur la maison étaient considérables et l’assurance refusait de prendre en charge. Dans la région, l’accident relayé en fait divers servait d’exemple pour avertir sur la nécessité du ramonage et nourrissait les médisances contre les citadins. Serre crut devenir fou, il se débarrassa de tout ce que possédaient ses parents, vendit la ruine au prix du terrain et l’appartement à Paris. Il racheta ensuite le domaine de la Dame Blanche pour se réfugier dans la solitude. Il s’était guéri en s’interdisant ce que la raie polyporée l’obligeait à revivre, injectant son poison mémoriel par ses yeux incandescents, qui torturaient le berger de désespoir et de peur.

La raie tournait et c’était pour Serre, une éternité. Elle  s’arrêta enfin, recourba sa queue comme un scorpion. La pointe carbonisée dirigeait la fumée vers la vitre, en propulsant l’animal jusqu’à la porte où Marley l’attendait en position de combat. La raie fit face au chien en déployant ses ailes sur toute la surface du verre, plongeant la pièce dans l’obscurité. Le ventre se remit à brûler, il devint transparent. Serre s’était approché et pouvait de nouveau voir à travers comme derrière une fenêtre. Dehors, Marley n’était plus là. Un point blanc qui sortait du bois attira son attention, une femme courait vers lui, elle portait une robe blanche, longue et vaporeuse, et la lune ronde comme un projecteur, suivait son entrée en scène. Elle arriva vite, le visage affolé, ses mains tambourinaient à l’endroit exact où Serre regardait. Elle plaqua sa figure pour chercher à l’intérieur. Elle pleurait. C’était Pauline, son ancienne petite amie. Il avait rompu avec elle juste avant de s’installer, la rupture avait été terrible, mais il ne voulait plus rien, ni femme, ni famille. La jeune femme sécha ses larmes, sourit étrangement et s’éloigna en dansant. Serre ne la quittait pas des yeux. Un animal noir, entre chien et loup, l’attendait dans la prairie et valsa avec elle jusqu’à la forêt. Ils disparurent en dansant et la raie se dissipa avec la fumée. Serre s’approcha des restes du monstre brulé, éventré au milieu du foyer. Encore sous le choc, dehors, il appela Marley qui n’arriva qu’après quelques minutes. Serre fit rentrer le chien. A gauche de la cheminée, le polypore intact triomphait à côté du feu éteint.

Lucie Servin

© image titre, Edouard Munch, La danse de la vie.

Fin de la deuxième partie