Jean-Philippe Stassen et ses reportages africains

Jean-Philippe Stassen et ses reportages africains

couvstassenBilan de six années d’investigation, l’album I comb Jesus réunit cinq reportages réalisés par Jean-Philippe Stassen et initialement publiés dans la Revue XXI et la Revue dessinée de 2007 à 2014.  Le recueil montre la cohérence et la continuité de la démarche du dessinateur en Afrique. Au fil des rencontres et des mises en perspectives, Stassen pose un regard critique sur le continent-cliché en mettant son talent aux services des portraits, des situations et des témoignages.

Créateur de liens et de sens, Jean-Philippe Stassen ne voyage pas au hasard. I comb Jesus témoigne d’un fil conducteur, qui justifie le regroupement de ces cinq reportages. Chaque reportage s’ouvre et s’articule autour de cartes, qui jalonnent les récits, comme des indices graphiques et géographiques indispensables.Stassen4Une carte sert aussi d’introduction au recueil. Une carte en pleine page, qui réunit la minuscule Europe et l’immense Afrique, une carte sans frontières où sont simplement indiquées les zones de végétation ou de désert, et surtout les destinations du dessinateur : Paris, Bruxelles, Liège, la Ceuta, Tanger, Gibraltar, Lagos, Kinshasa, Kigali, Goma, Bukavu, Johannesburg, le Cap. L’itinéraire se construit au fil des pages et des années, des allers retours et des rencontres, jouant de rebondissements et de questionnements.

puzzlekivuLa compilation rassemble un travail dilué dans le temps des publications presse de 2007 à 2014. Le regard ne se pose pas sur un continent abstrait et cliché, il dessine un parcours au sein d’un territoire, en suivant sa propre piste, celle de la destinée des régions directement liées au passé colonial et à l’actualité immédiate du pays d’origine de l’auteur, la Belgique, élargissant toujours les points de vue aux problématiques impliquées et mondialisées. Dans ce recueil, le dessinateur journaliste dresse un bilan, et à travers les petites conclusions qui actualisent chacun des reportages, il témoigne encore une fois de la nécessité de concevoir les réalités changeantes en fonction des jeux politiques et de l’instabilité  concrète des régions.

« De la même façon qu’Hergé plaquait les clichés de son époque sur un pays qu’il n’avait jamais visité, les journalistes d’aujourd’hui pratiquent à notre égard un travail dont la légèreté n’est  induite que par le mépris qu’ils nous portent. » explique Kalonji, un congolais au Musée royal de l’Afrique centrale de Bruxelles, dans le deuxième reportage de ce recueil, qui donne le nom à l’album. combcaseEn réponse dans la préface au livre de Stassen, Beata Umubyeyi-Mairesse décrit le dessinateur (1) : « Jean-Philippe est à l’exact opposé du « blanc » auquel on s’est habitué sous nos latitudes, celui qui raconterait un continent-pays cliché, entre compassion rédemptrice et condescendance moralisante. Dans ces récits, du Cap à Liège, en passant par Kigali et Bukavu, il évite tous les poncifs listés il y a quelques années par Binyavanga Wainaina dans son How to write about Africa. Les personnes comme les cartes ont de la profondeur. Elles sont intelligentes et ironiques, drôles ou méchantes, elles rappellent que le daltonisme de l’esprit n’est pas une fatalité, juste une paresse. Et ça les enfants, même si ça n’en a pas l’air, c’est du travail. »

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La province de Kivu et la frontière rwando-congolaise au cœur du sujet.

barduvieuxfrancaiscouvL’Afrique, Stassen la dessine depuis ses premiers albums, en développant son style qui emprunte le trait épais aux nabis, où l’expressionisme compose avec une palette de couleurs éclatantes. Dans le Bar du Vieux français (1992) scénarisé par Denis Lapière, la fiction donnait rendez vous dans ce bar du désert, au carrefour entre deux mondes, à deux adolescents fugueurs, l’une fuyant l’Europe pour retrouver ses origines marocaines, l’autre son village natal d’Afrique noire. Depuis, circulations, migrations, rencontres, échanges, sont autant de thématiques qui animent chacune des œuvres du dessinateur, entre fiction et documentaire. Stassen n’a de cesse de mettre en rapport les mondes, d’établir un dialogue entre l’Europe et l’Afrique, en dessinant les trajectoires  individuelles qui donnent à comprendre. A peine un an après le génocide des Tutsis de 1994, il s’installe pendant huit mois au Rwanda. (2) DeogratiasDepuis, il a traité du sujet dans Deogratias en 2000,  Pawa en 2002, Les enfants 2004. I comb Jesus, s’inscrit dans le prolongement de ce travail, et rend compte d’une enquête sur un conflit parmi les plus meurtriers de l’Histoire de l’humanité qui se poursuit encore aujourd’hui dans la zone frontalière, la province congolaise du Kivu, une région particulièrement riche en minerais, qui cristallise les intérêts stratégiques et économiques, mais une région également marquée par l’héritage du génocide, et les déplacements de population. (3) Même si seulement trois des reportages portent directement sur cette question, les deux autres reportages, le premier et le dernier  qui encadrent cette enquête, s’y rattachent en créant un lien intelligible d’autant plus puissant.

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Un peu à part, le premier reportage « Das Passagen , les passages »,  met en scène le détroit de Gibraltar, aux Portes de l’Afrique, entre le Maroc et l’Espagne. Le lien avec le Kivu, les enfants soldats et les rescapés du génocide rwandais peut paraître plus distant. Au contraire, placé en quelque sorte en prologue, ce reportage constitue un rite de passage entre l’Europe et l’Afrique, et distingue toutes les questions liées aux identités et aux processus migratoires. L’histoire de Yacouba, « le malien au passeport sénégalais » qui réussit à passer en France, ironiquement racontée en parallèle du suicide de Walter Benjamin, interroge la valeur donnée aux identités nationales au regard des individus victimes de situations politiques complexes et différenciées.

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Après cet avertissement, le dessinateur confrontera la réalité des déplacements en RDC, au Kivu et au Rwanda, avec le souci constant de décrire les identités et les histoires personnelles des individus. Mais Stassen s’intéresse surtout aux déplacements, aux décalages de points de vues, aux mises en parallèle, aux prises de distance, autant de méthodes qui structurent à l’intérieur même des reportages d’autres reportages, proposant ainsi des points de comparaison, des points de miroir. En effet, en plus des reportages en Afrique, Stassen enquête aussi bien sur les réactions des communauté rwandaise et congolaise bruxelloises au lendemain de la réélection de Kabila en 2011 en Belgique que sur la communauté congolaise exilée,  dans le quartier de Yeoville à Johannesburg au détour d’un dernier reportage principalement axé sur le rôle de l’art dans l’Afrique du Sud contemporaine, post Apartheid, à la veille de la mort de Nelson Mandela.

De l’art du reportage dessiné et de la déontologie critique.

Les sujets traités par Stassen sont difficiles. Dans un souci de lisibilité doublé d’esthétique, le dessinateur est passé maitre dans l’art du reportage dessiné. Il jongle entre un style en cases pleines pour dépeindre les situations réelles, et un style libre sans bord, pour recomposer les situations racontées par les différents personnages qu’il rencontre. Des silhouettes en ombres noires apparaissent alors au premier plan, superposées à des décors en aplats de couleur et dégradés. L’effet visuel est particulièrement agréable et facilite la lecture et les découpages. Les images projetées sont efficaces sans choquer, évitant ainsi la surenchère des exposés dramatiques qu’elles soutiennent.

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Autant préciser que Stassen ne fait pas non plus œuvre de vulgarisation. Car même s’il a toujours la rigueur d’énoncer les éléments nécessaires à la bonne compréhension de son lecteur, en juxtaposant par exemple l’actualité et l’histoire, comme en témoigne l’alternance remarquable du reportage « A propos des revenants » entre retour sur l’histoire du génocide rwandais et témoignages d’aujourd’hui ; le lecteur intelligent devra s’informer s’il veut comprendre davantage, et une fois averti, il saisira d’autant mieux la véracité et la sincérité des témoignages, des comportements et des destinées.

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Pourfendeur de clichés, Stassen s’oppose également au misérabilisme et propose un espoir : l’humour et le rire, comme les bases d’un échange ou d’un partage. L’auteur est d’ailleurs le premier cobaye de son expérience, en riant de ses préjugés européens et blancs. Intelligent, humain, critique sur lui-même, il ne prétend à aucune neutralité.

stassen131Deux parodies de Tintin au Congo apparaissent et l’une dans le dernier reportage est réalisée par Anton Kannemeyer, artiste et professeur d’histoire de l’art, qui commença à publier ses premiers travaux sur le détournement des clichés racistes dans le collectif Bittercomix en 1992. Lorsque cet Afrikaner placarde sa parodie osée de Tintin au Congo, sur un mur de Kinshasa, des enfants éclatent de rire. Stassen craignait le pire et pensait que la plaisanterie était de mauvais goût. La compréhension immédiate et le rire des enfants le renvoient à ses propres clichés.

 

stassen132De rencontres en portraits, le dessinateur nous guide, contextualise et travaille surtout comme un anthropologue, ravalant son ethnocentrisme européen pour partir à l’écoute des problématiques africaines. Au cœur de ces récits, une application pratique et active de la tolérance, une réflexion en profondeur sur les notions de frontières, d’identités et d’origines et surtout des reportages qui recentrent l’histoire sur les hommes et les femmes, toutes les personnes dont le vécu et l’expérience façonnent plus sérieusement l’image abstraite que nous plaquons sur le continent africain.

Lucie Servin

I comb Jesus, Jean Philippe Stassen , Éditions Futuropolis 22,50 euros  

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(1)Beata Umubyeyi-Mairesse est une écrivaine rwandaise, lire un texte publié également dans la revue XXI n°26, « Cette colline qui ne m’a pas quitté. » . Ejo son prochain roman sortira en avril 2015

(2) Interview de Jean-Philippe Stassen très complet à lire sur Rue89 : ici

(3) Depuis le génocide de 1994, le nombre de victimes liées à ce conflit s’élèverait à plus de 5 millions de morts, et le Congo compte plus de deux millions de réfugiés en 2014 (à lire). La province congolaise du Kivu est particulièrement riche en minerais, en Coltan ( 60 à 80 % des réserves mondiales), en Cassitérite, et en or. Rebaptisés les « minerais de sang », ces ressources sont indispensables dans la fabrication de nombreux composants électroniques et surtout pour la production des smartphones.

A voir : Blood in the Mobile. Documentaire de Frank Piasecki Poulsen, réalisé en 2010.

Blood in the mobile / Du sang dans nos portables